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Le sida rattrape le nouveau pouvoir

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Le Courrier, Genève lecourrier.ch 
Samedi, 8 novembre 2012

CHINE • Peu après la fin du dix-huitième congrès du parti, les nouveaux dirigeants ont multiplié les messages envers les séropositifs, laissant espérer un tournant politique. Car l’épidémie continue de progresser.

Guo Weiming n’avait jamais entendu parler du VIH avant ce diagnostic fatal de 2005. «J’étais très malade. Je ne pouvais plus manger. Mais je n’ai pas pensé une seule seconde que cela pouvait être le sida», explique cet homme d’une voix lente, presque languissante, assis à la table d’un restaurant désert en ce samedi matin à Pékin, autour d’un verre de jus d’orange bon marché.
L’oeil vide, le regard fiévreux, Guo raconte une histoire que beaucoup d’autres en Chine ont malheureusement connue. Né au Henan, une province pauvre dans le centre du pays, il n’avait que 18 ans lorsque, au milieu des années 1990, des centres itinérants commencèrent à organiser un commerce illégal de sang. Les collectes s’effectuaient alors sans la moindre précaution d’hygiène, souvent avec la complicité des fonctionnaires locaux. Il n’en fallut pas davantage pour provoquer l’un des plus grands scandales sanitaires jamais vus en Chine.

Se faire entendre
Plusieurs dizaines de milliers de personnes furent ainsi infectées par le virus du sida au Henan. «J’ai vendu mon sang au moins une centaine de fois. Tout le monde se passait le mot, on le disait à nos amis, à nos voisins», poursuit Guo, emmitouflé dans son manteau en cuir, le front à moitié couvert par un gros bonnet noir. A chaque prise de sang, il recevait 45 yuans, soit presque 7 francs suisses – une somme importante à l’époque. «Ma famille était pauvre et j’avais besoin d’argent. Si j’avais su, j’aurais préféré mourir plutôt que de vendre mon sang», lâche Guo, la quarantaine aujourd’hui. A l’occasion de la Journée mondiale du sida, célébrée chaque année le 1er décembre, Guo est monté à Pékin pour obtenir gain de cause. Le jour J, avec d’autres «pétitionnaires» qui, comme lui, n’ont toujours pas été indemnisés, il a protesté devant le Ministère des affaires civiles. Sans succès. Deux jours auparavant, une centaine de séropositifs du Henan avaient quant à eux défilé dans les rues de la capitale.

L’espoir Li Keqiang
Mais aujourd’hui, les séropositifs chinois – ils seraient 780 000 selon les chiffres officiels – ont trouvé un nouveau moyen de pression. Car Li Keqiang, le nouveau numéro deux du Comité permanent du Politburo, le coeur du régime, a passé six ans au Henan, de 1998 à 2004. D’abord comme secrétaire adjoint, puis secrétaire du Parti communiste chinois (PCC) et gouverneur de la province. Vingt ans après le scandale, les ONG anti-VIH l’accusent d’avoir couvert ces «villages du sida» par un silence de plomb. De quoi ternir l’image de celui qui, en mars 2013, doit devenir le prochain premier ministre chinois.
Voilà sans doute pourquoi Li Keqiang s’efforce, depuis plusieurs semaines, de faire passer des messages. Quinze jours seulement après la clôture du dix-huitième congrès du PCC, Li a rencontré, le 26 novembre, douze ONG venant en aide aux séropositifs et a promis de nouvelles mesures contre la maladie, sans toutefois préciser le calendrier. D’abord tenue secrète, cette rencontre inattendue a ensuite fait la «une» des médias officiels. Lesquels n’ont pas manqué de relever la poignée de main entre Li et des malades, un geste pourtant initié en 2003 par le premier ministre sortant Wen Jiabao, et répété depuis chaque année.

Traitements gratuits
La semaine précédente, Li Keqiang était également intervenu en personne auprès du Ministère de la santé en faveur du jeune Xiaofeng, un séropositif de 25 ans dont l’histoire avait ému les internautes. Atteint d’un cancer, ce dernier s’était vu refuser l’accès à un hôpital public de Tianjin, ville située dans le nord-est du pays, à cause de sa séropositivité. Puis, le 30 novembre, c’était au tour de Xi Jinping, le prochain président de la République populaire, de visiter un centre de santé pékinois. «Nous devons soigner tous les porteurs du sida, indépendamment de qui ils sont», a ordonné l’actuel numéro un du parti, dont l’épouse, Peng Liyuan, est ambassadrice de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la tuberculose et le VIH.
«Cela montre que, pour que les séropositifs puissent être soignés en Chine, il faut parfois l’intervention des plus hautes autorités», persifle Liu Yige, de l’ONG Aizhixing, établie depuis 1994 à Pékin. Pourtant, le pays a beaucoup avancé dans la lutte contre le sida. «La Chine a augmenté le nombre de personnes sous traitement de près de 50% au cours de la dernière année», précise le rapport 2012 de l’ONUSIDA. Dans les grandes villes, les séropositifs peuvent par exemple avoir accès à des traitements antiviraux gratuits, sous condition toutefois de détenir le bon hukou, le passeport intérieur chinois qui conditionne l’accès aux services publics.

Discriminations
Mais, malgré ces progrès, la maladie se propage. Entre janvier et octobre 2012, les nouvelles contaminations au VIH ont ainsi augmenté de 13% en Chine, selon les chiffres officiels. En cause, une éducation sexuelle encore défaillante dans les écoles et un accès aux traitements difficile dans les régions reculées. A cela s’ajoute le poids des discriminations, toujours très fortes dans la société. «La société chinoise doit changer, mais c’est au gouvernement de montrer l’exemple», plaide de son côté Liu Yige. «J’espère que Li Keqiang va tenir ses promesses.»
Raphaël Balinieri, Pekin

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