< | >

Mélanges explosifs

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.

Tribune de Genève, tdg.ch 
Mercredi, 12 décembre 20112

Alcool, tabac, jeux, cannabis: des associations se regroupent pour intervenir plus efficacement

Alcool, cannabis, tabac ou jeux en ligne… Les principales addictions qui menacent les adolescents et les jeunes adultes du canton ont chacune leur association de prévention. Et l’an prochain, celles-ci se regrouperont. Pour des questions de financement, mais pas seulement: ces structures se rapprochent également pour mieux intervenir auprès de ce public vulnérable. En cause notamment, le constat effectué sur le terrain: les substances susmentionnées sont bien souvent consommées ensemble. Une «polyconsommation» en hausse au niveau suisse, chez les jeunes et les moins jeunes, qui inquiète les professionnels de la santé publique.
La création de Carrefour Addictions permettra de regrouper la Fédération genevoise pour la prévention de l’alcoolisme (Fegpa), le Centre d’information pour la prévention du tabagisme (Cipret) et Rien ne va plus, association de lutte contre le jeu excessif. Un projet de loi, déjà accepté par la Commission des finances du Grand Conseil, vise à octroyer à l’organisme près de deux millions de francs annuels pour les années 2013 à 2O16. Objectif, en plus de rationaliser les ressources: améliorer la cohérence des actions. Une stratégie de plus en plus suivie en Suisse en matière de prévention, notamment pour faire face aux nouvelles façons d’user de ces substances, comme la «polyconsommation».

Une envie active l’autre

En effet, les premiers résultats du Monitorage suisse des addictions, dévoilés en octobre, montrent qu’environ 9% de la population consomme de manière problématique au moins deux substances, le plus souvent l’alcool et le tabac. «Pour des raisons neurologiques et environnementales, une envie active souvent l’autre», relève Corinne Wahl, tabacologue au Cipret. Et la tranche d’âge la plus touchée est celle des 20-24 ans, relève l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). L’institution note que «les fumeurs de toutes les classes d’âge ont une consommation d’alcool problématique plus fréquente que les non-fumeurs».
Autre constat: parmi les 15-29 ans qui fument de temps en temps du tabac, un individu sur dix consomme du cannabis au moins une fois par semaine. Face aux évolutions observées en Suisse dans la manière de consommer, l’OFSP souhaite étendre ses mesures de prévention au niveau national: à moyen terme, les substances ne seront plus considérées de manière isolée. «Les risques de la polyconsommation de différentes substances psychoactives ne sont pas assez connus, regrette Fabienne Sastre Duret, du Service du médecin cantonal de Genève. Les mélanges peuvent s’avérer dangereux.»

Effets décuplés

L’idée fait son chemin avec la création de Carrefour Addictions, mais également au sein des associations elles-mêmes. Depuis deux ans, la Fédération genevoise pour la prévention de l’alcoolisme (Fegpa) voit la thématique du cannabis de plus en plus souvent abordée lors de ses rencontres avec les jeunes. Et c’est pourquoi l’Etat l’a désormais formellement incluse dans son plan d’actions. «Quand on regarde les chiffres, on se rend compte que le tabac, l’alcool et le cannabis arrivent en tête, estime Laurence Fehlmann-Rielle, secrétaire générale de la Fegpa. Il n’y a pas de raison de séparer ces substances en matière de prévention, d’autant plus qu’il n’existe pas à Genève d’association spécifique pour la troisième. On sait que lorsqu’ils sont consommés ensemble, l’effet de ces produits est décuplé. C’est préoccupant, car cela perturbe l’apprentissage…» Difficile d’obtenir des chiffres sur ces consommations, multiples ou non. Les chiffres genevois d’une récente étude nationale, entre les mains du Département de l’instruction publique (DIP) et du Service du médecin cantonal depuis peu (lire ci-dessous) , montrent la précocité de la consommation de ces substances chez les ados. Un fait inquiétant: plus un jeune commence tôt à consommer, plus le risque est grand qu’il devienne dépendant à l’âge adulte.

Boire et fumer en jouant

Du côté de l’association Rien ne va plus, «on constate effectivement des addictions croisées, comme jeu et alcool ou jeu et cannabis, relève Gwenaëlle Sidibé, responsable de l’association. Ce qui est d’ailleurs contradictoire, car on sait qu’au poker, par exemple, la consommation de substances empêche de bien tenir son jeu.» Le nombre des joueurs problématiques et pathologiques est difficilement estimable, puisque peu d’entre eux (quelques dizaines) consultent un service spécialisé chaque année. Mais on l’estime entre 5000 et 7000 à Genève. Et comme le relève l’exposé des motifs du projet de loi du futur Carrefour Addictions, ces personnes «associent souvent à leur jeu tabac, alcool ou cannabis». Qu’il s’agisse de paris sportifs, de consoles ou de divertissements en ligne, Rien ne va plus prépare plusieurs projets afin d’éviter aux jeunes (et moins jeunes) de se retrouver isolés. «Nous allons mettre en place des rencontres au sein du Bus Unité Prévention Parcs avec un médecin addictologue, lui-même joueur, autour de petits tournois de poker, poursuit Gwenaëlle Sidibé. L’idée est de casser les idées reçues, notamment celle de contrôler le jeu.»
Quant aux jeux vidéo, ici aussi, difficile d’obtenir des statistiques. «La tendance s’est un peu stabilisée aujourd’hui, précise la responsable. Mais les concepteurs visent désormais de nouvelles cibles, comme les filles.» Au début de septembre, l’association a publié une nouvelle brochure à destination des parents. Un autre projet est en route, baptisé «Live»: celui d’une pièce de théâtre visant à susciter la discussion avec les jeunes autour des jeux vidéo. Celle-ci sera notamment donnée dans les cycles de Drize, Pinchat et Aubépine.

Moins d’accros au tabac

Dernier volet de la nouvelle faîtière de prévention, le tabagisme. Entre 2002 et 2007, le nombre de fumeurs genevois a baissé de près de 5%. Rebelote l’an passé, où celui-ci a encore diminué de quelques pour-cent. Selon une enquête menée à Genève à la fin de 2011, 16% des fumeurs interrogés (entre 14 et 65 ans) disent avoir tenté d’arrêter de fumer au cours de l’année, relève encore le projet de loi déposé au Grand Conseil. Le texte rappelle également que les mesures contre la fumée passive ont engendré «une diminution de 19% des hospitalisations de résidents pour affections respiratoires, dont des bronchopneumopathies chroniques obstructives, et une réduction de 7% des hospitalisations pour infarctus du myocarde, quatorze mois après l’entrée en vigueur au 31 octobre 2009 de la loi».
Le Cipret ne baisse pas pour autant la garde. «Nous avons plusieurs projets en route pour 2013, poursuit Corinne Wahl. Mais pour l’heure, nous sommes en pleine réorganisation, ce qui demande énormément d’énergie.» Dotés d’une administration commune, «nous serons soulagés de cette partie administrative pour être encore davantage présents sur le terrain», se réjouit la spécialiste. Premier point, et non des moindres, ces trois associations en passe d’être regroupées se cherchent actuellement de nouveaux locaux, où elles disposeront d’un standard téléphonique commun. Avant de faire subir un lifting à leurs logos et sites Internet.
Chloé Dethurens

< Retour à la liste