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Les troublantes vies du toxicologue

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Samedi, 15 décembre 2012

Douze ans durant, l’industrie du tabac a financé les recherches d’un spécialiste suisse. Qui a ensuite œuvré contre le tabagisme pour la santé publique.

Il a d’abord été financé par les cigarettiers, puis payé par la Confédération pour lutter contre le tabac… Le Monde raconte le «troublant parcours d’un toxicologue suisse». Troublant, c’est le mot. Les recherches de J. S.* ont d’abord été massivement payées par l’industrie du tabac. Puis cet Alémanique d’aujourd’hui 62 ans a fait carrière à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), où il s’est occupé du dossier sensible des additifs dans la cigarette.

250 000 francs en 13 ans

Ce parcours a d’abord été révélé par la journaliste française Stéphane Horel. Qui a déniché quelques pépites dans les «Tobacco documents», ces documents secrets que l’industrie du tabac a été obligée de rendre publics suite à une décision de justice américaine.
Ils démontrent que l’industrie du tabac a d’abord financé la thèse du jeune chercheur J. S. à l’Ecole polytechnique de Zurich. Puis beaucoup d’autres recherches, par exemple sur les liens entre nicotine et facultés d’apprentissage. De 1972 à 1985, les cigarettiers ont versé plus de 250 000 francs pour ses travaux, selon Le Monde .
Mieux: un document de 1983 démontre que l’Association suisse des fabricants de cigarettes (ASFC) lui demande un article «sur le tabagisme dans les lieux publics qui devra être publié dans une revue scientifique de haute tenue». Apparemment il l’écrit. Car un PV de 1984 révèle que la commission scientifique de l’ASFC se demande si elle va le publier, «après modifications». Oui, tranche le président, car «le travail de J. S. démontre une nouvelle fois que la fumée du tabac peut être gênante mais qu’elle n’est pas nocive»!
J. S. disparaît ensuite des documents secrets. Jusqu’en 1987. Il se retrouve alors dans la Commission fédérale pour les problèmes liés au tabac, dont l’un des buts est de protéger les non-fumeurs. Mais il représente maintenant l’Office fédéral de la santé publique, qui l’a engagé entre-temps. Deux ans plus tard, toujours pour l’OFSP, il discute de la liste des additifs autorisés dans les cigarettes.

Changement de perception

Après avoir été à la tête du département de Risques nutritionnels et toxicologiques de l’OFSP, J. S. a pris sa retraite il y a quelques mois. Il est aujourd’hui expert pour la Commission européenne. A Berne, on souligne en somme qu’il a eu deux vies successives et que ça ne pose aucun problème d’indépendance. «L’OFSP est au courant qu’il a travaillé dans le domaine de la fumée. C’était fin des années 1970 et début des années 1980, donc bien avant qu’il n’ait tenu un poste au sein de l’OFSP. Qu’un institut renommé comme l’Ecole polytechnique de Zurich a fait des études pour l’industrie de tabac montre qu’à cette époque ce n’était pas considéré comme un problème, contrairement à aujourd’hui», nous écrit la porte-parole Eva van Beek. J. S, lui, ne se démonte pas: «De toute ma carrière, j’ai toujours travaillé de manière indépendante et pour le seul intérêt public.» Et de préciser que l’article sur la fumée passive n’a jamais été publié.  
RENAUD MICHIELS            
renaud.michiels@lemaitn.ch                          

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