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Les malades, une source de profits juteux

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Le Courrier, Genève lecourrier.ch 
Mardi,  18 décembre 2012

SANTÉ Dans le système hospitalier, les privatisations ont le vent en poupe. Des entreprises comme Genolier/Aevis sont à l’affût et ne souhaitent pas s’encombrer de conventions collectives.

Il faut du courage pour commencer une grève illimitée. Le personnel de la clinique de la Providence, à Neuchâtel, a ce courage: depuis le 26 novembre, il est en grève. Le mouvement s’amplifie malgré les intimidations et les menaces de la direction, et bénéficie d’un large soutien politique. Les grévistes demandent le maintien de la convention collective de travail et se battent contre des licenciements et des externalisations.
Il s’agit d’un conflit exemplaire. L’hôpital de la Providence devrait être intégré dans le réseau de cliniques privées Genolier (Genolier Swiss Medical Network, GSMN); les négociations auraient abouti hier (lire ci-contre). Cet été, la direction de l’hôpital avait annoncé des licenciements, des externalisations, la reprise de la clinique dans un avenir proche et la dénonciation de la CCT. Depuis lors, le conflit couve. L’hôpital est actuellement géré par une fondation d’intérêt public et ses prestations font partie intégrante du réseau hospitalier neuchâtelois. Il figure sur la liste des hôpitaux qui fournissent des prestations de service public et reçoit de ce fait des subventions du canton. Une des conditions pour l’obtention de subventions est l’application de la convention collective Santé 21. Le gouvernement aurait donc la possibilité d’exiger la reconduite de la CCT ou d’intégrer la clinique dans le réseau des hôpitaux publics. Au lieu de cela, il s’incline devant le futur propriétaire et accepte de continuer de subventionner la clinique, et cela même si Genolier dénonce la CCT.

Transaction financière Genolier est, après Hirslanden, le deuxième groupe le plus important de cliniques privées en Suisse. En décembre 2006, le petit groupe genevois de médias qui édite le quotidien économique L’Agefi avait acheté le groupe vaudois Genolier. C’était une transaction purement financière, qui avait permis d’introduire Genolier en bourse à des conditions avantageuses. La faîtière Agen Holding était alors créée pour unir deux partenaires inégaux. Les soins privés ont un potentiel lucratif considérable, et il n’est donc pas étonnant que le hedge fund américain Lincoln Vale ait rejoint Agen.
En septembre 2010, lors d’un conflit entre deux groupes d’actionnaires, Lincoln Vale avait soutenu Antoine Hubert. C’est ainsi que ce dernier, avec l’appui de l’investisseur français Michel Reybier, a pu prendre le contrôle de la société. Les deux groupes d’actionnaires s’étaient affrontés auparavant, avec force plaintes pénales, pour évincer l’adversaire de la direction. Depuis la prise de contrôle de Hubert – qui a fait fortune dans l’immobilier –, Genolier est devenu un acteur au niveau de l’ensemble de la Suisse. Le groupe possède dix cliniques et son conseil d’administration affiche des noms connus comme Raymond Loretan, président de la SSR, ou le conseiller national libéral-radical et ancien président du parti Fulvio Pelli. A ce dernier revient apparemment le rôle de faciliter l’implantation du groupe en Suisse italienne. En début d’année, Genolier a acquis deux cliniques au Tessin. Selon le secrétaire tessinois du Syndicat des services publics (SSP), Fabiano Testa, des conflits de travail risquent d’y éclater dans un avenir proche, car Genolier prévoit d’externaliser le personnel de nettoyage.
A l’été 2012, Antoine Hubert a réalisé une autre transaction financière: la fusion de Genolier et de Swiss Healthcare Properties (SHP), un portefeuille immobilier de bâtiments hospitaliers. La nouvelle holding s’appelle Aevis. Antoine Hubert en est l’actionnaire principal et également délégué du conseil d’administration. Pour la holding, l’enjeu n’est probablement pas uniquement la santé des patients, mais aussi la valeur des immeubles acquis.

Hôpitaux menacés
Comme il l’a laissé entendre lors d’un entretien avec le quotidien Le Temps, Antoine Hubert veut profiter des possibilités de privatisation qui se dessinent dans le secteur hospitalier. Avec le nouveau système de financement, en vigueur depuis une année, les subventions attribuées auparavant selon les dépenses effectives des hôpitaux sont remplacées par des forfaits par cas. Selon Antoine Hubert, l’introduction de ce forfait en Allemagne a fait passer la part des cliniques privées de 25% à 75%. Il estime en outre que le forfait par cas pourrait se révéler insuffisant pour des petits hôpitaux régionaux et entraîner une privatisation d’une partie de ceux-ci. Des cliniques privées qui ne figurent pas sur la liste des hôpitaux subventionnés risquent elles aussi de connaître des difficultés financières et de constituer des objets de rachat intéressants. «Sur cent quarante cliniques en Suisse, trente à quarante sont de taille intéressante et pourraient être intégrée dans Aevis», se réjouit Antoine Hubert. Un accord ayant apparemment été conclu hier, la Providence entrera donc dans le goupe. A la clinique privée Bethanien de Zürichberg, reprise par Genolier, on sait ce que cela signifie. Dans un climat de peur, environ trente collaborateurs ont été licenciés en 2010, quand ils n’ont pas préféré donner eux-mêmes leur congé. Depuis lors, un étage entier a été transformé en section VIP, avec suites, vue sur le lac, parquet et menus gourmets. C’est le potentiel de clientèle de l’Arabie saoudite et de la Russie que vise Antoine Hubert. Même des majordomes et des gardes du corps peuvent être mis à disposition.
DIE WOCHENZEITUNG
Helen Brügger

 

ACCORD DE REPRISE DE LA PROVIDENCE «SOUS CONDITIONS»
GSMN et Aevis Holding ont annoncé hier la signature d’un accord sur la reprise de l’exploitation de l’hôpital de la Providence au 1er janvier 2013. L’exploitation de l’hôpital sera poursuivie par une nouvelle société, GSMN Neuchâtel SA, qui devient locataire au bénéfice d’un bail à long terme, tandis que la fondation de la Providence reste propriétaire de l’immeuble. Aevis Hol- ding et GSMN annoncent cependant que l’exécution de la transaction est soumise à «la réalisation de cer- taines conditions préalables», sans préciser lesquelles. Le chargé de presse de Aevis Holding, Edwin van der Geest, relève qu’il s’agit de «détails techniques devant être traités avec le Conseil d’Etat», sans préciser s’il s’agit – ou non – des conditions de travail des employés de La Providence, dont la CCT santé 21. Du côté de GSMN, nos questions sont restées sans réponse.
Par ailleurs, les syndicats ont reçu hier une lettre du Ministère public les intimant de démonter le piquet de grève jusqu’à aujourd’hui midi, sans quoi il pourrait recourir à la force publique. Ce nouveau rebondisse- ment fait suite au dépôt, mercredi par la Providence, d’une plainte pénale pour violation de domicile. Une audience au Tribunal civil ayant lieu jeudi (la Provi- dence demande des mesures provisionnelles), les syn- dicats ne s’exécuteront pas. «L’employeur cherche par tous les moyens à passer en force», déplore Yves Mugny, serétaire central du SSP.
Claude Grimm

 «Les tenants de la privatisation n’ont pas encore gagné»
Beat Ringger, secrétaire central du Syndicat des services publics (SSP) pour le secteur de la santé, s’exprime sur les dangers du forfait par cas, des liens entre politiciens et cliniques privées ainsi que de la privatisation des hôpitaux aux dépens du personnel.

Le groupe de cliniques privées Genolier est en train de s’étendre et a l’intention de racheter également des hôpitaux publics. Cela vous inquiète-t-il?
 Beat Ringger: Genolier est connu comme employeur inamical. Le fait que ce groupe gagne de plus en plus d’influence nous inquiète. Et ce qui nous inquiète également, c’est que le gouvernement neuchâtelois s’apprête à invalider ses propres arrêtés. Jusqu’à présent, seuls les prestataires qui respectent la convention collective de travail cantonale étaient subventionnés dans le système de santé à Neuchâtel. Il est incompréhensible que cela ne s’applique pas à Genolier.

Antoine Hubert, l’homme fort d’Aevis, veut profiter de l’introduction des forfaits par cas. Ces derniers favorisent-ils les tendances à la privatisation du système hospitalier?
Les forfaits par cas transforment un service en marchandise. Une opération d’appendicite, par exemple, vaut tant. Si elle coûte plus, l’hôpital paie le surcoût, si elle coûte moins, l’hôpital encaisse la différence. Jusqu’à aujourd’hui, le prix de cette marchandise est encore négocié au niveau politique. En Allemagne, on envisage déjà de laisser le marché déterminer le montant des forfaits par cas.

Donc, aujourd’hui, l’enjeu est le tarif des forfaits par cas?
Le nouveau système de financement est en vigueur depuis un an. Les tarifs sont pour l’instant encore provisoires. On est sur le point de les fixer définitivement, ce qui suscite de vives batailles. Une partie des caisses maladie et le surveillant des prix veulent faire baisser les prix de 10% à 18%. Ils font pression pour que le forfait s’aligne sur le cas le moins cher – donc peut-être sur ce que coûte un cas dans une clinique avec du personnel flexibilisé et des services externalisés. S’ils réussissent, tous les hôpitaux subiraient immédiatement une forte pression. Visiblement, Genolier est en train de s’y préparer.

Voit-on déjà maintenant des effets négatifs de l’introduction du forfait par cas?
Il y a des premiers signes au niveau de la qualité de la prise en charge. Des cliniques de réhabilitation attirent l’attention sur le fait que les patients arrivent de plus en plus souvent dans un moins bon état qu’auparavant. Cela signifie que le processus de guérison dure plus longtemps et que les coûts sont seulement déplacés. Nous sommes aussi inquiets pour l’attractivité des professions de la santé. Actuellement, quatre mille à cinq mille infirmières et infirmiers seulement sont formés chaque année, alors que le double serait nécessaire. Si la pression sur le personnel de soins continue à s’accroître, cette profession deviendra encore moins attractive.

Y a-t-il de fortes tendances à la privatisation dans le domaine hospitalier?
La droite profite du nouveau financement des hôpitaux pour inciter les cantons et les communes à retirer leur participation. Selon elle, on dispose maintenant d’un système où des acteurs privés peuvent intervenir de manière efficace et assumer sans problème le risque financier. La droite craint également le risque politique. Restructurer ou fermer un hôpital est mal vu – mieux vaut le laisser aux privés. Ce ne sont pas seulement les petits hôpitaux qui sont concernés. Le gouvernement du canton de Zurich, par exemple, est en train d’élaborer les bases pour la privatisation de l’hôpital cantonal de Winterthur. Nous sommes optimistes: nous pensons pouvoir l’arrêter.

Quand le tribunal administratif fédéral se déterminera-t-il sur le tarif des forfaits par cas?
Probablement au cours des premiers mois de l’année prochaine. Au cas où les tarifs seraient effectivement baissés, il y aurait une opposition considérable. Nous devons être préparés pour cette éventualité. Nous nous battrons pour que les cantons apportent un soutien financier et nous demanderons des modifications législatives. Les tenants de la privatisation n’ont pas encore gagné.
Propros recueillis par HBR

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