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Donner la liberté de mourir

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Tribune de Genève, tdg.ch 
Lundi, 14 janvier 2013

Dans «Tout s’est bien passé», Emmanuèle Bernheim raconte le suicide assisté de son père 

On pourrait croire à un roman à suspense. Il ne s’agit que de la stricte vérité, l’histoire très personnelle d’un père qui demande à ses filles de l’aider à mourir. L’une d’elles n’est autre que l’auteure Emmanuèle Bernheim (Sa femme , Stallone ). Dix ans après sa dernière publication, et pour la première fois, elle a choisi le «je» dans Tout s’est bien passé.  Elle y fait le récit de son parcours du combattant pour organiser le transfert de son père de 88 ans vers cette Suisse favorable à l’euthanasie, hors de cette France qui ne la tolère pas. Au téléphone, l’émotion est encore vive.

Pourquoi avoir accédé  à la demande de votre père?

Je le connaissais suffisamment pour savoir que c’était la solution qu’il lui fallait, celle qui lui permettrait de sauver le reste de sa vie. Mon père était un homme très actif avant son AVC. Le seul fait d’être dépendant physiquement, cloué dans un fauteuil, et d’avoir à demander pour aller aux toilettes et être changé lui était totalement insupportable. Dès qu’il a su que son suicide assisté serait possible en Suisse par le biais de «l’Association» (ndlr: que l’auteure ne nomme pas, consigne d’avocat de l’éditeur Gallimard oblige) , il a commencé à aller beaucoup mieux.

Comment avez-vous réagi lorsqu’il a émis le vœu de mourir?

C’est un choc. Et une fois qu’on a dit oui, comment faire concrètement? Lui mettre un oreiller sur la figure? Acheter des médicaments? Demander conseil à un médecin? Je ne savais pas comment faire.

Avez-vous pensé à dire non?

Si je l’avais fait, il ne m’aurait pas pardonné. Et je suis presque certaine qu’il se serait laissé mourir de faim. Le peu de temps où je lui ai tenu tête, il m’en a terriblement voulu. Lorsque j’ai fini par accepter, je me suis retrouvée dans une situation paradoxale: je le voyais aller mieux, alors que je savais que la raison en était qu’il allait pouvoir mourir.

On sent que vous aviez parfois hâte d’en finir…

Oui. Il y a eu des moments où j’avais envie que l’aventure arrive à son terme. C’est-à-dire que mon père meure… J’avais beau prendre des calmants, j’ai été en proie à une tension nerveuse insupportable, tant affective, psychologique que physique. J’avais envie de passer à autre chose, de reprendre le cours de mon histoire. S’il avait fallu reporter la date, je n’aurais pas eu la force de continuer.

Cela vous a-t-il permis de mieux connaître votre père, qui était assez peu paternel?

Je le connaissais déjà très bien, mais je ne l’ai jamais autant vu que les derniers mois. Ce rapprochement physique m’a permis de commencer mon travail de deuil. Il s’agissait d’une période pleine et j’ai eu la chance de pouvoir aller au bout de la relation avec mon père.

Avec le recul, diriez-vous que l’expérience s’est avérée positive?

Elle aurait été plus positive encore si j’avais été en mesure de l’accompagner en Suisse, ce que je n’ai pas pu faire à cause des lois françaises (ndlr: et d’une plainte déposée par un ami du père) . Il est possible aussi que si je l’avais accompagné jusqu’au bout, je n’aurais pas écrit ce livre. Au vu de ce qui s’est passé à la fin, de l’avoir laissé partir seul en ambulance, j’ai eu l’impression qu’on m’avait volé la mort de mon père et j’ai voulu, par l’écriture, me la réapproprier.

Comme dans vos livres précédents, la notion de liberté est une pierre angulaire.

Oui, je tenais à ce qu’il puisse avoir cette liberté de mourir. Et je pense qu’on devrait tous bénéficier de ce choix. D’une certaine manière, ça lui a sauvé la vie. D’ailleurs, Tout s’est bien passé  est davantage un livre sur la vie que sur la mort, un livre pour les vivants et qui parle d’un vivant. En fait, la mort de mon père est presque un acte de vie.
Karim di Matteo

 

Le récit d’un acte d’amour filial

Il serait indécent de prétendre qu’un livre suffit à comprendre les angoisses liées au suicide assisté d’un proche, qui plus est en France où la pratique est illégale. «Je veux que tu m’aides à en finir»: il faut du sang-froid pour encaisser une telle requête. Cela dit, dans un style très concret et physique, Emmanuèle Bernheim donne corps au tourbillon de ses états d’âme: ses doutes, ses peurs, son découragement, mais aussi la tendresse pour un père peu pressé de lui en témoigner en retour. On s’attend à un torrent de bons sentiments. Il n’en est rien. On se prend d’affection pour «Nuèle», surnom d’Emmanuèle, qui joue les funambules sur le fil de la loi, s’accroche à coups de calmants et d’une psychothérapie, organise en catimini un transfert en ambulance vers Berne, fait l’objet d’une plainte, subit un interrogatoire de police en règle. On se laisse entraîner dans ce rythme haletant qui va crescendo. On se prend d’affection pour cet acte d’amour filial qui ne trouve son dénouement qu’à la dernière page. Au bout du suspense. 
«Tout s’est bien passé»  Emmanuèle Bernheim, Editions Gallimard,  206 pages.
K.DM.

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