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Les malades imaginaires de l’uranium

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Le Courrier, Genève lecourrier.ch 
Samedi, 12 janvier 2013

Seuls deux cas de maladie liée à la radioactivité ont été reconnus dans les mines d’uranium gérées par Areva. De quoi sont alors morts tant de ses anciens travailleurs? Reportage.

Un local étroit sur un chemin de latérite. A l’intérieur, un bureau, des chaises en plastique et un cintre pour tout mobilier. Le bureau de l’Association des anciens travailleurs des mines et leur famille (Atsmf-Rakkiye) est aussi pauvre que ses membres. Boureima s’y rend à pied, faute de pouvoir se payer la course de taxi. «J’ai travaillé vingt et un ans à la Cominak en tant qu’échantillonneur. Voilà neuf ans que je suis au chômage après un licenciement abusif», raconte le fondateur de l’association, née en 2009. La Cominak, société minière filiale d’Areva créée en 1974 à Arlit, ville de quatrevingt mille habitants située dans le nord du pays, est l’un des deux principaux points communs entre les anciens travailleurs venus assister à la réunion associative dominicale. L’autre, c’est la maladie.
Islam Mounkaïla, président de l’association et ancien opérateur de fabrication de l’usine de transformation de la Cominak entre 1978 et 1999, arrive en avance, le pas un peu gauche. «Il y a quatre ans, j’ai eu une paralysie, je ne pouvais même plus parler. J’ai peu à peu retrouvé la parole, mais je garde une lourdeur permanente dans le côté droit du corps», explique- t-il, le visage crispé. Derrière lui, un ex-ouvrier, Mamane Sani, le suit en boitant. Celui-ci est resté paralysé d’un côté, un an après son départ de la Cominak. Lui reste en mémoire la méthode expéditive de la prévention sanitaire: «A la Cominak, quand tu rentres, le médecin dit toujours que tu es apte. Mais, dès que tu en sors, tu deviens invalide.»

 «On leur cache la vérité»
En adhérant à l’Atsmf, les anciens travailleurs nigériens des mines d’uranium abattent leur dernière carte pour tenter de connaître la vérité sur leur état de santé. Il s’agit des ouvriers de la Somaïr, créée en 1968, et de la Cominak, deux sociétés dont Areva détient la majorité du capital et qui lui permettent d’extraire un tiers de l’uranium nécessaire à faire tourner les cinquante-huit centrales nucléaires françaises. Jusqu’à présent, rien ne prouve officiellement que les maladies dont ils souffrent ont un lien avec leur activité professionnelle: «Depuis 1962, le Centre national de sécurité sociale (CNSS) n’a validé que sept dossiers de maladies professionnelles en provenance des mines d’uranium d’Arlit. Et, sur les sept, seuls deux sont nigériens», affirme Ousmane Zakary, chef du service de réparation du CNSS. Mais, selon lui, cette excellente statistique tient moins à la qualité de la protection sanitaire qu’aux méthodes des médecins locaux, employés d’Areva: «De nombreux ouvriers se plaignent que le médecin de la Cominak leur pose des problèmes pour déclarer que leur maladie est bien d’origine professionnelle. On essaie de leur cacher la vérité sur leur situation de santé.»

«Sujet tabou»
Des risques sanitaires liés aux rayonnements ionisants, la première génération des travailleurs miniers ne sait rien: «Dans une population à 80% illettrée, les gens n’y pensent même pas. Même nous, les agents de santé, n’avions pas d’information à ce sujet. C’était un sujet tabou», se souvient Hamsatou Adamou, sage-femme à Arlit entre 1976 et 1992. Sensibilisé aux questions de sécurité sanitaire en France après vingt ans d’activité à la Somaïr, son mari, aujourd’hui membre de l’Atsmf, décide aussitôt qu’ils doivent quitter la ville en 1992: «Mon mari faisait partie des premiers agents de la Somaïr. Tous ses collègues sont morts, de cancers, de problèmes de reins, de foie, etc. Parmi ceux qui sont restés, beaucoup sont aujourd’hui malades ou paralysés. Mais on ne peut pas dire que c’est directement lié à l’irradiation; il aurait fallu faire des études!» regrette Mme Adamou.
Pourtant, les études faisant le lien entre l’exposition aux gaz radioactifs et l’augmentation des risques de cancer ne manquent pas. Depuis 2003, des ONG françaises se rendent à Arlit armées de dosimètres pour mesurer le niveau de radioactivité, puis le comparer aux normes internationales en vigueur. Directeur du laboratoire de la Commission d’information et de recherche indépendantes sur la radioactivité (Criirad), basé à Valence, en France, Bruno Chareyron ne laisse planer aucun doute: «Les mineurs de l’uranium au Niger sont exposés à des radiations ionisantes dans les carrières, les mines souterraines, les usines d’extraction, mais aussi à leur domicile et en ville», estime-t-il, après s’être rendu lui-même à Arlit en 2003 et avoir analysé les échantillons prélevés sur place par Greenpeace en 20091. L’ingénieur en physique nucléaire précise que «dès de très faibles doses, le risque sanitaire augmente. Le radon et ses descendants ont été classés cancérigènes pour l’homme par l’Agence internationale pour la recherche contre le cancer dès 1988.»

 Areva nie en bloc
L’étude réalisée par Blandine Vacquier, au sein du Laboratoire d’épidémiologie des rayonnements ionisants de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, le confirme. Réalisée sur une cohorte de cinq mille nonantehuit anciens mineurs d’uranium français sur une période échelonnée entre 1946 et 1999 (en France, la dernière mine d’uranium a fermé en 2001), elle démontre l’existence d’un risque accru de 40% de décès par cancer du poumon lié à l’exposition cumulée au radon. Or le radon, gaz radioactif issu de la désintégration de l’uranium, s’échappe au quotidien des verses qui entourent la ville d’Arlit: 35 millions de tonnes de déchets radioactifs y sont empilées et laissées à la merci du vent. Reste que la vérité scientifique semble s’arrêter à la frontière de la France. Car, face à un rapport de Greenpeace publié en 20092 selon lequel «le taux de mortalité des maladies respiratoires (16,19%) (à Arlit ndlr) est deux fois plus élevé que la moyenne nationale (8,54%)», Areva s’est empressé de publier un contre-rapport3. On y apprend qu’en réalité les affections allergiques sont dues «aux actions agressives du sable pour les yeux et les poumons, et non à l’activité minière comme le laisse supposer Greenpeace».
Emmanuel Haddad

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