< | >

Les gadgets médicaux font peur

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.


Mardi, 15 janvier 2013

Le salon de l’électronique de Las Vegas confirme la tendance à mesurer ses propres données médicales. Les spécialistes s’inquiètent.

Aujourd’hui déjà, on trouve sur le marché des hordes de petits appareils permettant de mesurer chaque jour: les calories dépensées, le nombre de pas effectués, le temps de sommeil, les calories brûlées, mais aussi la tension, le rythme cardiaque, la température, le taux de sucre dans le sang ou encore la qualité des selles. La grande tendance est à collecter ces données puis les partager sur Internet. Ne cesser de se mesurer soi-même et balancer les résultats sur le Web est une mode qui porte un nom: «QS», pour «quantified self». Pour certains spécialistes, ce n’est qu’un début, et le QS sera la grande tendance de 2013.
Le CES de Las Vegas, le plus grand salon mondial de l’électronique qui a fermé ses portes vendredi, a d’ailleurs démontré que nombre de nouveautés liées au monde médical permettant de collecter des données personnelles s’apprêtent à envahir la planète (lire ci-contre). Et ça ne plaît pas à tous les médecins. Pour qui cette mode va rendre les hypocondriaques encore plus angoissés et risque de mener à des autodiagnostics et de l’automédication.

«Paradis pour obsessionnels»

Né en Californie, le quantified self  vient d’abord du sport. L’idée étant de calculer et comparer ses performances, de se fixer des objectifs pour les améliorer. Il a débordé sur le grand public, pour qui ces appareils peuvent permettre de se remettre à bouger ou de mener une vie plus saine. Toutes choses que les médecins saluent.
Mais le QS déborde aujourd’hui largement sur la médecine et soulève questions et inquiétudes. Dans une chronique satirique publiée en août dans la Revue médicale suisse , le Dr Georges Conne égratignait déjà «la nouvelle religion du QS». «Ce quantified self est une sorte de paradis pour les obsessionnels. Les personnes angoissées qui espèrent se rassurer en se mesurant perpétuellement seront au final encore plus angoissées», explique ce généraliste de Bussigny (VD). «Ce qui est frappant, c’est qu’il y existe derrière cette mode une sorte de dictature des chiffres et donc de la norme. Les adeptes accumulent les données sur eux-mêmes, puis les publient en ligne pour se comparer aux autres. Au final, ils trouveront forcément quelque part une variable «anormale». Ils courront alors chez leur médecin avec des montagnes de pages de courbe pour lui expliquer de quelle pathologie ils souffrent et de quel traitement ils ont besoin.»
Rédacteur en chef de cette même Revue médicale suisse , Bertrand Kiefer se montre, lui aussi, surtout sceptique. «Cette nouvelle tendance a des impacts positifs, par exemple pour le suivi de maladies chroniques comme le diabète. Et tout ce qui va dans le sens d’une meilleure connaissance de son corps, comme d’une responsabilisation de chacun, est plutôt à saluer. Mais attention: amasser un grand nombre de données ne veut pas dire les comprendre. Ce que fait la médecine, ce n’est pas la collection de chiffres mais leur interprétation.»

Nouveaux patients en vue

Pour lui, il y a même à terme un risque «d’effacement» du médecin. «Toutes ces données sont collectées par de grands groupes comme Google ou Microsoft. Au final, on peut craindre qu’ils proposent des traitements. En clair, ces données médicales seront interprétées par un algorithme plutôt que par un spécialiste.»
Ex-patron de la Fédération des médecins suisses aujourd’hui au conseil d’administration de l’Hôpital neuchâtelois, Jacques de Haller tient, lui, à relativiser: «La tendance à se scruter le nombril, voire à s’imaginer mourant, est aussi vieille que le monde! La nouveauté avec cette «gadgétisation» qui permet de mesurer à peu près tout en continu est que chacun peut obtenir facilement une masse de données. Les angoissés auront tendance à les interpréter de manière dramatique. Mais les médecins ne devraient pas trop s’inquiéter: au final, ça peut être une nouvelle manière d’entamer une discussion avec un patient.» Un argument sur lequel rebondit le Dr Conne. «Je crois effectivement que cette nouvelle mode aura comme effet bénéfique de nous apporter davantage de clients», ironise-t-il.
renaud.michiels@lematin.ch
● RENAUD MICHIELSRENAUD MICHIELS

< Retour à la liste