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Penser à passer en privé!

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Le Courrier, Genève lecourrier.ch 
Mercredi, 23 janvier 2013

SANTÉ PUBLIQUE • Philippe Cavin, récemment accidenté, narre son séjour à l’hôpital et s’interroge sur le prochain non-remplacement d’une partie du personnel hospitalier.

A l’heure où je pousse ce cri jubilatoire, libérateur et salutaire, je me trouve entre un jeune homme qui gémit de douleur et un vieux monsieur qui boit sa tisane en s’ennuyant. Je pourrais vous dire bien des choses en vérité sur ces deux personnes, car cela fait maintenant quinze jours que s’égrainent les longues secondes passées à observer chaque petit détail de ma chambre et noter mentalement toutes sortes de choses sur les nouveaux arrivants du service 1FL en orthopédie à l’hôpital cantonal de Genève où ma cheville est en charpie.
J’observe la façon dont chacun fait face à la douleur, rit jaune en soufflant, parle ou pleure, les diverses relations qui s’installent entres les personnels hospitaliers et nous. Comme des animaux en représentation, ils entrent, font leurs tours et repartent. Il y en a pour tous les goûts: le hamster sympathique, la marâtre compétente ou la bagarreuse qui aime baisser la garde. Il y a aussi les interventions du mobilier, cette saleté de fauteuil roulant qui refuse de me soulager lorsque je sors du lit.
La façon dont on fait tous face à l’ennui, mais surtout et encore la douleur, l’inconfort, cette position de repos que l’on ne trouvera pas en lorgnant la sonnette, faut-il que j’appuie? Elles sont très occupées avec la tournée de 16 heures, j’ai mal, j’ai déjà appelé trois fois cette dernière demi-heure, j’ai mal, j’appuie? Zut ma jambe est trop basse et la pression s’accroît sur mon pied, j’appuie.
Et enfin la colère qui fait le contrepoint à la douleur et à l’ennui. Oui la colère devant cette grosse machine à soigner où personne ne sait jamais rien, où les médecins sont les otages systématiques d’un bloc opératoire vorace et obèse, où des infirmières et des aides-soignantes ploient sous le travail, promettent, foncent vers l’urgence suivante et reviennent toujours trop tard ou en courant, au stade où un vague sentiment de culpabilité vous rend visite à chaque fois que votre pouce se glisse sur ce bouton d’appel pendant qu’un torrent de rage naît dans vos entrailles. Parlons-en de ce torrent. J’ai attendu six jours sans pouvoir bouger avant d’être opéré, mon voisin quatre. Mal lui en a pris, car cette attente a causé des dommages supplémentaires à son genou qui lui promettent un retour à la case bloc opératoire d’ici à un an, une chance qu’il ait finalement gueulé pour être opéré hier parce que ça aurait été pire avec un ou deux jours de plus. Les médecins sont surchargés, les infirmiers sont surchargés, les aides-soignants sont surchargés, la communication étouffe sous ce stress permanent. On a signé mon bon de physio, toujours pas de physio.
Le Dr. Blaise me dit: «Beaucoup de glace! M. Cavin. », pas de glace en ce moment, le médecin ne lui a donc rien dit? C’est donc à moi de faire le suivi de mon dossier? Qui est ce monsieur qui regarde mon pied en disant que ça ira? Ah oui c’est le médecin de garde qui vient de lire mon dossier, qui ne sait rien et qui s’en tient aux faits minimums; j’avais tant de questions, je capitule. «Vous allez perdre environ 10% de votre mobilité M. Cavin.», merde c’est bien de ma santé, de mon intégrité physique dont on parle. Et voilà que la paranoïa s’installe dans les murs, sur ces 10% combien sont dus à l’hôpital? Ai-je attendu trop longtemps moi aussi? Est-ce qu’on me soigne bien? En privé ça donnerai quoi? Merde, j’ai droit à la médecine de pauvre.
Le torrent continue. Ils ne remplaceront pas une personne sur trois à l’hôpital. A l’avenir, penser bien fort à ne plus avoir d’accident, j’ai mal, je suis en colère, penser à passer en privé chez ce voleur d’assureur, je multiplie par 1,33 le temps d’attente de chaque sonnette, comme ça, juste pour rire, j’ai envie de hurler, penser à passer en privé, je vais quand même appeler pour qu’on me change de position, j’ai mal; flûte 33% de personnel en moins, ça va faire mal. Penser à passer en privé. Je cherche le moment, l’endroit où se trouve ma responsabilité personnelle dans ce fiasco. J’étais pourtant aux manifestations pour la défense du service public. Je me souviens davantage de ma déception que des chiffres liés aux combats du jour.
Quelques millions en moins pour les hôpitaux et l’enseignement, mais surtout 500 personnes présentes au mieux. Nom de dieu, 500 personnes, quelle misère. Puis je me souviens du haut parleur avec les membres du syndicat qui s’adressent au groupe. Quelle déception là aussi, on nous harangue avec du «travailleur» et du «travailleuse », on accuse les partis bourgeois, on évoque la trahison de telle ou telle négociation et je sens confusément la gêne me prendre. Ce petit germinal d’opérette est tellement à côté de la plaque. Comment font-ils pour ne pas s’en rendre compte? Comment comptent-ils mobiliser avec pareille langue de bois? Certes, la droite renégocie ce qui était déjà négocié; certes, il existe des problèmes de capitalisme mondial de partage des ressources, mais comment dieu font-ils pour occulter ce qui se joue devant nos yeux? A quand la vraie question? A quand un audit de nos élus, de droite comme de gauche, avec des sanctions à la clef?
C’est notre problème à nous citoyens genevois, ici et maintenant, l’une des raisons pour laquelle on nous coupe les budgets; pour nos soins, pour l’éducation de nos enfants, pour l’aide aux plus âgés, aux entrepreneurs qui se lancent, la raison pour laquelle personne ne vient alors que mon voisin hurle de douleur et souffle comme un boeuf pour faire passer les aiguilles hors de son genou. A quand un coût chiffré sur les frais de bouche de cette caste de sangsues, de cette pléthore vampirique, de cette engeance qui s’abat sur les finances publiques comme une nuée de sauterelles sur un champ avant de voter les restrictions que vont subir les autres. Et ce n’est pas qu’un sentiment revanchard. De mon lit et sans efforts, je peux me remémorer la course d’école des maires du canton qui s’est chiffrée en centaines de milliers de franc, je peux me souvenir des trois services qui ont déménagé dans leur entier à 1 000 francs par employé, parce que les chefs desdits services qui échangeaient leurs postes ne voulaient pas changer de bureau, J’ai à ma connaissances des devis de 11 millions pour des travaux luxueux dans certains édifices de la ville, les appartements loués à vils prix, un certain hasard a fait que mon voisin de chambre a travaillé pour une boîte qui livrait du mobilier hors de coût à certains de nos élus; et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, un petit compte tout à fait approximatif, mais qui ne saurait être autre chose qu’une toute petite part du gâteau que cette race importune de profiteurs se partage.
Alors oui, camarade syndicaliste, il y a une révolution à faire, oui, il y a bien des combats à mener, mais à notre échelle locale, ce sont eux nos ennemis, cette espèce d’oligarchie d’enfants gâtés qui se permettent un niveau d’incompétence pour certains ou de gaspillage pour d’autres qui entraînerait des sanctions dans n’importe quel lieu de travail digne de ce nom. Camarade syndicaliste, on se revoit à la prochaine manifestation, dès que je peux marcher à nouveau, je t’écouterai débiter tes arguments partisans en priant pour que les gens se réveillent enfin, et surtout, en attendant ce jour béni, je passe mon assurance en privé.
Philippe Calvin

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