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Le poids des préjugés

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Tribune de Genève, tdg.ch
Mardi, 29 janvier 2013

Un cycle de conférences fait le point sur les efforts déployés à Genève contre la maladie 

A Genève, un enfant sur cinq est trop gros. Un sur vingt est obèse. Et le phénomène va en s’accentuant. Chez les adultes, près d’une personne sur deux souffre de surpoids (34%) ou d’obésité (12%). Sur ces kilos en trop et leur cohorte de maux – diabète, maladies cardiovasculaires, cancers – on a l’impression d’avoir tout dit. Pourtant, les médecins mesurent chaque jour la force des idées fausses sur la question. Dans un cycle de conférences ouvertes au public*, des spécialistes genevois font le point sur les stratégies déployées pour aider celles et ceux dont le poids met la santé en danger.

1. Combattre les idées fausses

Le premier combat se livre contre les préjugés. «Certaines croyances sont ancrées très profondément», déclare Nathalie Farpour-Lambert, médecin responsable de l’obésité pédiatrique aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Parmi ces représentations erronées, «croire qu’une personne obèse mange trop. Ce n’est pas forcément vrai: elle peut manger normalement mais ne faire aucun exercice physique.» Autre préjugé: «Pour perdre du poids, il faut suivre un régime.» Le médecin dément: «Les régimes sont contre-productifs. La restriction engendre la frustration puis la compulsion: on craque, on se sent coupable, l’estime de soi chute et on se restreint à nouveau. Il est prouvé qu’après un régime, on reprend davantage de poids.» Penser que «manger beaucoup aide à bien grandir» ou que «bébé pleure parce qu’il a faim» représente une autre erreur de jugement. Conséquence néfaste: on compense les émotions par l’alimentation.

2. Un programme pour les enfants

Des solutions existent. A Genève, mille familles consultent depuis 2007 aux HUG. Le programme «Contrepoids» est conçu pour lutter contre l’obésité chez les enfants, en groupe ou individuellement. Le programme de groupe dure un an. Décliné pour les 8-11 ans, les 12-15 ans et les 16-18 ans, il est remboursé par les assurances maladie. Les familles s’engagent à venir chaque semaine durant trois mois puis à revenir tous les trois mois.
«L’enfant obèse est une victime, rappelle Nathalie Farpour-Lambert. Son comportement est dicté par celui des parents et de son environnement.» Sédentarité, «malbouffe», publicités agressives: tout peut concourir à le faire manger mal et trop. D’où la nécessité de prendre en charge toute la famille. Les parents apprennent à équilibrer les menus, à essayer de nouveaux aliments, à partager les repas autour d’une table. Ils apprennent aussi à déjouer les pièges du marketing.
«On a tellement dit que l’huile d’olive était bonne pour la santé que les gens en consomment en grande quantité, quand une cuillère par repas et par personne suffit.» Nos assiettes sont aussi trop riches en protéines (viande, fromage) alors qu’elles manquent de fruits et de légumes et parfois de féculents que l’on réduit, à tort, pour perdre du poids. Autre piège: le thé «light», qui contient quand même du sucre, ou les céréales du petit-déjeuner, dont on vante l’apport en fibres et en calcium. «Elles ne contiennent en général pas beaucoup de fibres, sont bourrées de sucre et parfois d’huile de palme», corrige Nathalie Farpour-Lambert. Alors comment se repérer dans cette jungle? «En revenant à des aliments bruts et en renonçant autant que possible aux produits transformés.»
Dans le programme «Contrepoids», les familles renouent avec l’activité physique. Le lien psychologique à la nourriture est aussi examiné. «On essaie de soutenir les parents, de restaurer la communication familiale. On travaille sur les émotions et l’estime de soi, souvent écroulée.» Une diététicienne et une psychologue travaillent avec les enfants, sous supervision médicale. Le groupe crée une forme de solidarité: «Chacun réalise que c’est difficile pour les autres aussi.»

3. Former le patient

A l’âge adulte, se faire aider est tout aussi nécessaire. «L’obésité dissimule souvent de lourdes souffrances psychologiques. Les troubles du comportement alimentaire sont en partie dus à l’anxiété, à la dépression ou au stress.» Conscient qu’une prise en charge efficace implique un suivi de longue durée, le service du professeur Alain Golay propose différentes solutions personnalisées, dont un séjour hospitalier de deux semaines ( lire le témoignage ci-dessous ) .
L’idée phare consiste à former le patient. «On essaie de lui faire prendre conscience du problème, lui apprendre à mieux se connaître pour mieux se soigner.» Cet enseignement thérapeutique vise à prévenir des complications médicales ou psychosociales. «Nous avons évalué les résultats à cinq ans: 50% des participants ont perdu du poids durablement. Tous ont vu leur diabète, leur cholestérol, leur hypertension diminuer et leur bien-être psychologique s’améliorer», assure Alain Golay. Chez les diabétiques souffrant d’obésité, «les amputations ont chuté de 80% et la cécité de 90%».
La clé de la réussite? S’adapter à chacun, tailler des programmes sur mesure. Ainsi, pour encourager un patient obèse à se dépenser physiquement, «on ne va pas lui dire de faire du sport intensément, cela n’aurait pas de sens, on va lui demander ce qu’il est capable de faire, peut-être de l’aquagym ou du vélo d’appartement». Le programme a du succès; en témoigne une liste d’attente de six mois.
*Cycle de conférences «Regards sur l’obésité». Collège de Saussure, 30 janvier et 6 février à 20 h. Entrée libre.
Sophie Davaris

Muriel: «Je ne me sentais pas malade»

Elle en sort ravie. Muriel a suivi pendant deux semaines le programme d’hospitalisation proposé par le service du professeur Alain Golay. A 47 ans, cette maman de deux enfants âgés de 20 et 23 ans semble rayonnante.
«Je souffrais de douleurs au genou, raconte-t-elle. Je ne pouvais plus faire du Nordic walking, je prenais du poids sans m’en rendre compte. Le poids de la vie… En discutant avec une amie,  j’ai entendu parler de ce programme. J’en ai parlé à mon médecin traitant en septembre et me voilà. Ce qui est curieux, c’est que je ne me sentais pas malade. Se faire hospitaliser dans ces conditions est bizarre. Mais l’accueil a été extraordinaire, chaleureux. Ces gens comprennent ce que l’on vit.»
«Etre ronde ne me gêne pas, assure Muriel. Je fais même partie de l’association Au bonheur des rondes. Mais ici, on m’a fait faire des analyses. Je ne souffre ni de diabète ni de cholestérol, mais je suis juste à la limite. Il faut vraiment que je fasse attention, car j’ai compris les conséquences d’un poids trop important sur ma santé.»
A l’hôpital, la Genevoise a suivi des cours et beaucoup appris des histoires des autres participants. «J’appréhendais le fait d’être en groupe, et en fait c’est bien. Ecouter les autres percute; ça motive.»
Alimentation, activité physique: les conseils prodigués lui semblent utiles. «A mi-parcours, on rentre à la maison un week-end. J’ai pris conscience des quantités de nourriture que je mangeais avant. A l’hôpital, on prend les repas à 8 h, 12 h et 18 h, et des collations à 10 h, 16 h et dans la soirée si besoin. Je me suis rendu compte que je pouvais manger moins, et à heures fixes, sans avoir faim.»
Muriel a perdu 3,2 kilos en dix jours. Pour ses 50 ans, elle aimerait s’offrir un cadeau: 20 kilos de moins. 
S.D.

Inégalités sociales

Si l’obésité s’étend peu à peu, elle reste encore fortement associée à des conditions sociales et économiques défavorables, rappelle le Dr Idris Guessous, responsable de l’Unité d’épidémiologie populationnelle aux HUG. Le médecin fait part des études du Bus Santé menées à Genève depuis 1993. Des études «objectives», en cela qu’elles consistent à peser et mesurer les gens, et non pas à recueillir des données par téléphone, jamais fiables à 100%.

– A Genève, entre 2001 et 2004, 46,5% de la population était en surpoids ou obèse. Entre 2005 et 2009, ce taux a grimpé de 3%.
– Surpoids et obésité touchent davantage les hommes (59%) que les femmes (48%).
– Il existe une relation linéaire entre le niveau de formation, le revenu et le poids: un individu peu formé et gagnant peu est bien plus susceptible de souffrir de problèmes de poids.
– L’activité physique est elle aussi clairement liée à la profession, le revenu et le niveau de formation.
– L’étude montre également un lien entre le lieu de résidence et le surpoids. «Votre poids est corrélé à celui de vos voisins», affirme le Dr Guessous. Ainsi, si l’on habite dans un quartier où il est facile de circuler à vélo ou de faire du jogging, on sera plus mince que si l’on vit dans une barre entourée de grands axes routiers.
Une fois le constat posé, que faire? «Ces résultats devraient influencer les politiques d’urbanisme à l’avenir ou permettre d’ores et déjà de réaménager les immeubles (les cages d’escalier par exemple) et de mieux cibler les campagnes de prévention.»
S.D.

 

 

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