< | >

«Diaboliser la pilule: injustifié et dangereux»

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.

Tribune de Genève, tdg.ch
Lundi, 11 février 2013

La polémique sur le contraceptif oral fait craindre aux professionnels genevois une vague de grossesses non désirées

Diaboliser la pilule? Un exercice périlleux. Face au débat enflammé sur les dangers du contraceptif oral (nos éditions précédentes) , le milieu de la santé genevois appelle au calme. Le changement de discours radical serait scientifiquement injustifié. Et socialement irresponsable. Sur le terrain, des spécialistes voient déjà des femmes renoncer à la contraception et redoutent une vague de grossesses non désirées.
«Une patiente de 17 ans a arrêté la pilule en décembre, effrayée par la polémique, raconte le Dr Franck Luzuy, gynécologue et chargé d’enseignement à la Faculté de médecine. Je l’ai vue cette semaine, elle est enceinte. Il est probable que l’on se dirige vers une interruption de grossesse.» Même observation de sa consœur Ana Godinho Lourenco, ancienne responsable de la consultation de la contraception aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). «Depuis octobre, un certain nombre de femmes ont consulté pour des interruptions de grossesse après avoir arrêté net la pilule.» La spécialiste craint de revivre le «pill scare» que le Royaume-Uni a connu dans les années 90, avec une augmentation considérable de grossesses non désirées et d’avortements.
Sur le fond du problème, la Suisse et Genève misent sur la prudence. Bientôt interdite en France, la Diane 35 continuera à être utilisée ici. Swissmedic, et le médecin cantonal genevois, Jacques-André Romand, précisent toutefois que cette pilule particulière – à laquelle on impute la responsabilité de quatre décès en France et de quatre autres en Suisse – ne doit être prescrite comme contraceptif qu’en cas de problèmes d’acné ou d’autres troubles cutanés. 
Aurait-on sous-estimé les risques de cette pilule en la prescrivant largement? Le Dr Raymond Benoit, angiologue (ndlr: spécialiste des artères et des veines ), soigne dans son cabinet des femmes sous pilule victimes de thrombose. «J’en vois moins qu’il y a vingt ans, les médecins font plus attention aujourd’hui», estime-t-il, même s’il suppute que «la Diane 35 a probablement été trop prescrite».
Toutefois, pour lui comme pour ses confrères, pas question de remettre en cause le médicament car aucun élément nouveau n’a été mis à jour. «Toutes les pilules présentent un risque de thrombose, souligne le médecin cantonal. Et ce risque est connu de longue date.»

Risques «acceptables»

De quel danger parle-t-on exactement? «En une année, dix femmes en âge de procréer sur 100 000 feront un accident thromboembolique sans prendre de pilule, répond le Dr Benoit. Ce risque est multiplié par deux à trois avec la prise d’une pilule de première ou de deuxième génération, et par quatre à six par une pilule de troisième ou de quatrième génération.» Cela reste inférieur au risque lié à une grossesse, qui multiplie par six la probabilité de thrombose. Pour le médecin, ces chiffres «restent acceptables». Ils diminuent encore si l’on ne prescrit pas de pilule aux femmes qui ont des antécédents familiaux de thrombose, qui fument, ont de l’hypertension ou du surpoids.
Accepter le risque, c’est aussi l’avis du Dr Luzuy. «La diabolisation de la pilule est dangereuse, car le rapport entre les avantages et les inconvénients reste largement positif.» Selon lui, la pilule demeure le moyen de contraception le plus efficace. Elle permet de plus de réduire les kystes, les cancers de l’ovaire et de l’endomètre.
Sophie Davaris

Bien informer la patiente

Peut-on encore prendre la pilule sans trembler? Oui, si le médecin procède à une anamnèse sérieuse. Selon les spécialistes, un dépistage sanguin ne s’impose qu’en cas d’antécédents familiaux de thrombose. A noter que l’âge, le tabac, une grossesse ou une interruption de grossesse provoquent bien plus de thromboses que la pilule. Le fait d’arrêter puis de reprendre une contraception orale accroît aussi les risques. Sage-femme, responsable de l’Unité de santé sexuelle et planning familial aux HUG, Lorenza Bettoli rappelle que la pilule «ne doit pas se prendre comme un sugus», mais «en comparant le faible risque de thrombose à celui d’une grossesse non désirée, on a vite fait le calcul. Le préservatif, on l’oublie ou il se déchire. Le patch est visible, l’anneau n’est pas toujours facile à utiliser par les jeunes filles et le stérilet est encore rarement proposé à ces âges-là.» En 2011, 873 adolescentes de 13 à 20 ans ont consulté le Planning; 42% ont demandé une pilule d’urgence; 17% ont réalisé un test de grossesse négatif, 3% un test positif. Septante jeunes filles ont interrompu leur grossesse. Neuf l’ont poursuivie. 
S.D.

 

 

< Retour à la liste