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La pilule racontée par cinq générations de femmes

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Tribune de Genève, tdg.ch
Samedi, 9 février 2013

La pilule a accompagné des millions de Suissesses. Regards croisés entre générations  La pilule a accompagné des millions de Suissesses depuis son apparition, en 1961. Cinq d’entre elles témoignent sur ce contraceptif tantôt adulé, tantôt redouté mais si souvent utilisé 

Symbole de liberté ou astreinte quotidienne. Remède miracle contre l’acné ou médicament redouté pour ses effets secondaires. Révolution ou produit banal détrôné par l’anneau vaginal. Tantôt adulée, parfois critiquée, si souvent avalée. La pilule a débarqué en Suisse il y a cinquante-deux ans et s’y est imposée en quelques décennies. Sur les 3 866 500 femmes que comptait la Suisse en 2007, 2 857 000 avaient eu recours à ce contraceptif. En pleine polémique sur les  dangers de certaines hormones, cinq femmes témoignent.

Sarah, 23 ans, étudiante

«Pour moi, la pilule, c’est un peu comme l’électricité: ça a toujours existé, lance Sa rah. D’ailleurs, elle est apparue quand? J’imagine que cela a dû être une révolution, on ne m’en a jamais parlé.» Au comprimé  à avaler chaque jour, cette étudiante préfère l’anneau vaginal Nuvaring, qui diffuse des hormones durant un mois. Assimilé aux pilules de la troisième et de la quatrième génération, dont il présente le même risque de thromboembolie pulmonaire, c’est le contraceptif le plus utilisé en Suisse, devant la pilule Yasmin. «Le gros avantage, c’est que je n’ai pas à y penser chaque jour. L’idée d’oublier une pilule me faisait peur.»
Sarah suit ce traitement depuis cinq ans. D’autres moyens de contraception? «Le stérilet? Cela me semble un peu drastique…» L’étudiante ne se sent «pas concernée» par la polémique actuelle. «Je n’ai jamais eu le moindre souci. Et mon généraliste m’a dit que si je n’avais pas eu de problème jusqu’à aujourd’hui, alors je pouvais continuer… Le Nuvaring, je ne le vois pas vraiment comme un médicament. Plutôt comme une protection. Une sorte de vaccin.»

Maya, 33 ans, chargée de communication

«J’ai grandi à l’époque où le sida faisait des ravages, raconte Maya. Nous pensions à nous protéger avec le préservatif. La pilule n’avait rien de banal: c’était un signe d’engagement, de confiance vis-à-vis de l’autre.» Maya utilise désormais la Qlaira*. «Evidemment, aucune pilule n’est naturelle, mais celle-ci est présentée comme bio… Elle a aussi l’avantage de réduire les  règles. Avec cette contraception, je contrôle les choses seule. Il faut faire attention à ne pas l’oublier, mais contrairement à un implant, je peux tout arrêter du jour au lendemain… Bon, pour être franche, je n’ai pas mené de grande enquête sur le sujet.»
La polémique actuelle? «Elle dure depuis vingt ou vingt-cinq ans! s’exclame la trentenaire. Ce débat est certainement fondé sur quelque chose, mais personnellement, je n’ai jamais souffert d’effets secondaires. Il y a tellement de femmes qui prennent ces produits depuis tellement d’années. Et toutes vont bien…» Toutefois, Maya n’envisage pas de continuer encore longtemps, parce que «cela reste un médicament». «Ce que je préférerais? Que les hommes puissent prendre la pilule!»

Sophie, 43 ans, architecte

«Ma maman m’a parlé de la pilule quand j’étais encore jeune, se souvient Sophie. Pour elle, il semblait assez clair que c’était la meilleure solution. Je pense qu’elle a changé beaucoup de choses dans la vie des femmes de sa génération.» A 17 ans, Sophie  s’est elle aussi tournée vers ce moyen de contraception. Sa gynécologue ne lui a pas non plus proposé d’autre solution.
Au début des années 90, Sophie a troqué la pilule pour le préservatif. «C’était surtout une question financière. La pilule coûtait 30 francs par mois et j’étais étudiante…» Mais l’architecte en est certaine: le sida a transformé ce débat. «Le préservatif est devenu la solution pour les personnes qui ne sont pas en couple. Mais pas seulement. Nous avons tous réalisé que ce contraceptif était fiable. Il a aussi l’avantage  de responsabiliser l’homme.»
Aujourd’hui, elle ne compte plus «avaler un médicament tous les jours». La plupart de ses amies ont aussi arrêté la pilule, lui préférant le stérilet hormonal. Cette discussion, elle l’aura un jour avec sa fille. «Si elle me dit qu’elle veut prendre la pilule, je crois que j’essayerai de l’en dissuader.  Cela me paraît trop dangereux.»

Françoise, 55 ans, secrétaire

«Nous n’avons jamais discuté de cela avec ma maman. C’est à peine si elle m’a averti qu’un jour, j’aurais mes règles… Mais autour de moi, la majorité des jeunes prenait ce contraceptif.» Françoise a été ado dans les années 70. Elle a écouté Michel Polnareff et assisté à un changement d’époque. «On m’a prescrit la pilule à 19 ans car j’avais des règles douloureuses. Ça m’arrangeait, je n’ai pas eu à la demander. Je trouvais pratique de savoir quand j’aurais mes règles, je la tolérais bien, je n’ai plus jamais arrêté.»
«Tout cela était banal. La pilule me protégeait, je ne l’ai jamais perçue comme un médicament», poursuit cette secrétaire. Il y a quelques jours, elle a découvert la polémique sur la Diane 35: «Je l’ai prise durant vingt-cinq ans au moins! Je ne savais même pas qu’elle soignait l’acné. Comble de l’ironie, un médecin a voulu m’en faire changer: il m’a prescrit la Yasmin, l’autre pilule qui fait parler d’elle! Mais je ne l’ai pas supportée.» Des éventuels dangers, elle en a entendu parler il y a plus de vingt ans. «La fille d’amis de mes parents a fait une attaque cérébrale. On m’a dit que c’était dû à la pilule. Cela m’a inquiétée sur le coup, mais j’y ai davantage vu un coup de malchance. Je n’ai jamais pensé que cela pouvait m’arriver.»

Jacqueline, 64 ans, enseignante à la retraite

«La pilule? Le symbole de la liberté!» Jac queline avait 3 ans quand ce contraceptif est apparu en Suisse. «Quand j’étais adolescente, dans un village jurassien, on en parlait peu, et il est certain que toutes les femmes ne l’utilisaient pas, fidèles aux préceptes catholiques. Comme toutes les nouveautés, il a fallu du temps pour qu’elle soit acceptée. Je ne pense pas que ma maman l’ait utilisée, nous n’avons jamais évoqué  la  question. Je crois que je n’ai jamais en tendu le mot «sexe» à la maison.»
C’est à l’insu de ses parents que Jacque line s’est fait prescrire une pilule. «J’ai eu 20 ans en Mai 68. Mais dans ma campagne, il y avait peu d’occasions de folâtrer. Au fond, nous restions innocents. On parlait tellement peu de contraception! Les solutions «anciennes» paraissaient juste très compliquées et peu sûres. Je crois aussi que nous voulions briser un tabou face à nos aînés.»
La liberté. Mais la contrainte aussi. Celle d’avaler au quotidien un comprimé sans jamais l’oublier. Jacqueline l’a fait durant vingt et un ans. «A quarante ans, j’en ai eu ras le bol. Mon mari s’est fait opérer.» Les éventuels risques? «Je n’y ai jamais pensé. Bien sûr, nous avions conscience d’avaler des hormones. D’ailleurs, nous devions arrêter de prendre la pilule un mois par année. Mais nous voulions sur tout éviter de tomber enceinte.»
La Qlaira contient un œstrogène semblable à celui produit par les ovaires. Les premières études «in vitro» lui sont favorables, mais les médecins estiment qu’il faudra encore attendre quelques années pour être fixé. En attendant, ils ne prescrivent pas ce produit aux patientes à risque.
Caroline Zuercher

«Au fond, cette pilule, on ne l’aime pas»

La pilule est arrivée en Suisse en 1961, six ans avant sa légalisation en France. Comme conseillère en planning familial, Mary Anna Barbey a vécu cette révolution de près. Les premières pilules, se souvient l’écrivaine âgée de 76 ans, étaient fortement dosées: «Nous avions des nausées et toutes sortes d’effets secondaires. Pour nous, le danger était visible, mais c’était extraordinaire de pouvoir abandonner des méthodes de contraception archaïques!»
Cette innovation s’est accompagnée d’une révolution. Pour la femme, mais pas seulement. Elle a bouleversé les mentalités – la question de la fidélité, par exemple, s’est posée différemment dans les couples. Dès les années 70, les jeunes filles se sont à leur tour rendues dans les centres de planning familial. Cette visite, raconte Mary Anna Barbey, «est devenue une sorte de rite d’initiation, qui montre que l’on devient grand».
Dès le début, les éventuels effets secondaires ont nourri la discussion. D’ailleurs, les médecins ont toujours dû vérifier les risques cardiovasculaires de leurs patientes. Mais pour Mary Anna Barbey, ces dangers doivent être contrebalancés avec celui d’une grossesse non désirée. «Beaucoup de femmes ne réalisent pas ce qu’elles ont gagné avec la pilule. Parfois, comme vieille dame, je me dis que j’aurais aimé les voir il y a cinquante ans avec cette peur récurrente d’être enceinte alors que vous avez déjà plusieurs enfants et un petit salaire.» La méfiance face à la pilule existe également depuis toujours. «Je pense qu’il y a là derrière quelque chose de psychologique, conclut notre interlocutrice. Il y a chez toute femme le désir d’enfant. Au fond, cette pilule, on ne l’aime pas.»
Mary Anna Barbey  a publié en 2012 un essai aux Editions Réalités sociales: «Des cigognes à la santé sexuelle: que devient le planning familial?»
C.Z.

 

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