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Un centre privé pour apprendre aux pédophiles à combattre leurs démons

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Jeudi, 24 avril 2014

Unique en Suisse, un institut alémanique tente de soigner les personnes qui ressentent de l’attirance sexuelle pour des enfants  

Lorsque l’on évoque un centre de traitement pour pédophiles, on imagine un endroit ultrasécurisé, portes closes et mornes couloirs éclairés au néon. Sis dans une ancienne maisonnette du centre historique de Frauenfeld, au-dessus d’une droguerie et d’un magasin de chaussures, l’Institut forensique de Suisse orientale (Forio) est au contraire un endroit qui respire  la sérénité.
Ce sont pourtant bien ces locaux qui abritent depuis 2006 le premier centre de thérapie pour pédophiles en Suisse. Ce cabinet privé, dont les soins sont remboursés par l’assurance de base, s’inspire des méthodes thérapeutiques d’un institut berlinois. Il compte en tout une soixantaine de patients, dont trente thérapies en cours. Les patients viennent de toute la Suisse alémanique et du sud de l’Allemagne.

Feu rouge

Sa directrice, Monika Egli-Alge, mène la visite à travers de vieux escaliers boisés, jusque sous les toits. Là, une pièce lumineuse, des chaises disposées en cercle. Sur la table, un Code pénal aux pages cornées. Aux murs, une caméra et un feu tricolore. «C’est ici que se déroulent nos séances de groupe. C’est une pièce totalement isolée, qui permet de bien se concentrer pendant les séances.»
Le feu de signalisation et le Code pénal sont des outils très importants pour la thérapie. Il s’agit de définir avec les patients ce qui est permis ou non, d’un point de vue légal d’abord. Ce qui reste de l’ordre du fantasme appartient à la lumière verte. Regarder des images d’enfants, dans un catalogue d’habits par exemple, devient orange: cela reste légal mais présente une tendance qui pourrait devenir dangereuse. La lumière rouge enfin concerne les infractions à la loi, de la consommation d’images à caractère pédopornographique aux abus.
Effectuée individuellement ou en groupe, la thérapie est très centrée sur l’individu. «Nous déterminons aussi les interdictions au niveau individuel, ce qui n’est pas exactement la même chose, précise Monika Egli-Alge. Si visionner des photos d’enfants dans un catalogue provoque de fortes pulsions chez une personne, alors il s’agit pour elle d’une pratique à inscrire dans la lumière rouge, et donc à bannir.»

Soins palliatifs

Au mur, la caméra filme les séances, non pas pour des motifs de sécurité, mais à des fins thérapeutiques. Seuls 20% des patients du Forio ont été condamnés pour abus sexuels et forcés par la justice à suivre cette thérapie, au centre ou en milieu fermé. La grande majorité – 80% – viennent d’eux-mêmes et n’ont pas fait l’objet de poursuites pénales. Lorsqu’ils frappent à la porte du Forio, les patients tentent de mettre  un nom sur les tourments intérieurs qui les agitent.
«Dans la majeure partie des cas, une personne sait au fond d’elle vers quoi se tourne sa sexualité, explique Monika Egli-Alge. Pour un pédophile, mettre un mot sur ce dont il souffre est un processus difficile. Il s’agit d’une forme de coming out, nécessaire à la bonne conduite de la thérapie.»
La pédophilie est une orientation sexuelle traitée comme une maladie. Chronique et incurable, «au même titre que la sclérose en plaques ou le sida». «Nous dispensons des soins palliatifs, et non pas curatifs.»
Les trois thérapeutes du centre thurgovien élaborent ainsi avec les patients «des stratégies» pour éviter d’enfreindre la ligne rouge. Par exemple en évitant certaines activités comme la piscine. «Je pense qu’un pédophile peut avoir une vie normale et sans abus, affirme Monika Egli-Alge. Il ne pourra peut-être pas vivre sa sexualité, mais il peut atteindre un niveau de confort acceptable.»
Et la castration chimique? Certains patients y sont soumis. Un traitement insuffisant aux yeux de la directrice de l’institut. «La sexualité se retrouve dans le sexe, le cœur, la tête, le corps entier. La castration anéantit des réactions physiques mais pas les fantasmes.»

Résultats incertains

Les patients sont suivis par le Fo rio pendant deux ans en moyenne, «même si cela peut varier de deux jours à quatre ans, si la personne en ressent le besoin». Monika Egli-Alge n’a pas connaissance de passage à l’acte d’un ancien patient. «Mais je ne sais pas tout», nuance toutefois la thérapeute.
Le Forio ne possède ni les moyens, ni l’expérience, ni le recul nécessaire pour déterminer l’efficacité de la thérapie, admet sa directrice. D’envergure plus grande mais plus vieux d’un an seulement, l’institut berlinois à l’origine du projet ne peut non plus tirer de bilan précis: les spécialistes comptent quinze ans pour exclure tout risque de récidive. Monika Egli-Alge considère cependant que le traitement présente la «meilleure protection contre les abus d’enfants».
Dans l’incertitude, ne vaut-il pas mieux empêcher automatiquement les personnes condamnées de travailler avec des enfants, comme le préconise l’initiative soumise au vote le 18 mai? Monika Egli-Alge juge le texte trop extrême et à côté de la réalité. Marche Blanche fait abstraction, selon elle, d’un fait capital: «Les 84% des abus se font dans le milieu familial, par des parents ou des proches des enfants. C’est là où il faut travailler. L’initiative tombe à côté de la réalité.»
Surtout, la thérapeute rappelle qu’il y a autant de profils que de pédophiles (lire ci-dessous) et reprend son exemple du feu rouge et orange. «Il y a des pédophiles qui seront très excités par une photo d’enfant en maillot, tandis que d’autres ne ressentiront rien ou presque rien. Il faut effectivement interdire aux premiers de travailler dans une piscine, tandis que les autres ne pré sentent pas de danger.»
Pour la thérapeute, la révision de la loi effectuée par le Conseil fédéral, qui comprend des interdictions de périmètre ou de travail, est suffisante. Surtout, elle permet aux tribunaux de juger au cas par cas. Quant au risque zéro, «il n’existe pas». «On peut le prévenir au maximum justement en donnant à ces personnes des stratégies de comportement, comme nous le faisons ici.» 
Lucie Monnat Frauenfeld (TG)

Définition du pédophile

«Un homme qui abuse d’un enfant n’est pas forcément un pédophile, même si les abus s’étendent sur plusieurs années.» Lorsque l’on demande la définition exacte d’un pédophile à Monika Egli-Alge, la réponse est au premier abord choquante. Selon la psychologue, une grande partie des personnes condamnées par la justice pour des abus sexuels sur mineurs ne souffre pas de cette pathologie. «Cela n’enlève évidemment rien à la gravité du délit. Mais du point de vue scientifique, la pédophilie répond à davantage de critères.»
Selon le Manuel des troubles mentaux et du comportement  tiré de la classification  internationale des maladies établie par l’OMS, la pédophilie est «la préférence sexuelle pour les enfants, qu’il s’agisse de garçons, de filles, ou des deux, généralement d’âge prépubère ou au début de la puberté.» Une préférence sexuelle implique la présence de pulsions et de fantasmes qui s’étendent, de façon répétée et intense, sur une durée de plus de six mois. «Or, les abuseurs d’enfants ne présentent pas tous ces caractéristiques.  L’orientation sexuelle de certains abuseurs d’enfants est par exemple clairement hétérosexuelle, ce qui signifie qu’ils sont motivés par un autre motif.»
Ceux-ci sont extrêmement variés: il peut s’agir d’un désir de domination, de pouvoir, de vengeance même, ou de manque. Il peut aussi résulter d’un traumatisme que l’agresseur a lui-même vécu. Mais cela ne traduit pas forcément une attirance spécifique pour les enfants à long terme. 
L.MT

 

Espace d’aide romand

Pour des questions de langue et de distance, le Forio ne compte aucun Romand parmi ses patients. Chez nous, il n’existe pas de structure similaire. Un risque aux yeux des spécialistes: plus les pulsions sont intériorisées, plus le risque de passage à l’acte est grand. L’association romande «DIS NO», active dans le domaine  de la prévention de la maltraitance et des abus sexuels envers les enfants, vient toutefois de créer un site Internet qui soutient ceux qui ressentent de l’attirance  pour des enfants. Le but est de prendre en charge ces personnes avant qu’elles ne commettent un abus et surtout qu’elles n’en commettent jamais. Pour des questions d’éthique et afin de «mettre en exergue l’effort, la volonté et le sens de responsabilité des personnes ayant choisi de ne jamais enfreindre le respect de l’intégrité de l’enfant», l’association ne s’occupe toutefois pas des personnes ayant déjà commis des abus sur des enfants.
La démarche de «DIS NO» vise notamment à se tourner vers l’agresseur dans le but de déculpabiliser la victime. «Nous avons remarqué que le fait de focaliser les actions préventives sur les enfants revient à leur faire porter la responsabilité de se protéger eux-mêmes de potentiels dangers», estime  l’association. Selon elle, la technique actuelle n’a jusqu’ici pas vraiment porté ses fruits: le nombre d’enfants victimes d’abus sexuels n’a pas significativement diminué depuis le début des travaux de prévention, au milieu des années 80.
«DIS NO»  www.espacedisno.ch   
L.MT

 

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