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Jusqu’à quel âge un chirurgien a-t-il le droit d’opérer? Polémique

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Dimanche, 1er mars 2015

Une opération mammaire a dérapé en Suisse alémanique: au bistouri, un homme de 78 ans.

L’affaire a choqué toute la Suisse alémanique: après une opération mammaire, une jeune fille de 19 ans a retrouvé sa poitrine mutilée, asymétrique, ne lui permettant pas d’allaiter des enfants le jour où elle en aura. Comme l’auteur de l’opération est un chirurgien zurichois de 78 ans, la polémique a enflé autour d’une question: faut-il donner une limite d’âge à ceux qui nous opèrent? Pour Margrit Kessler, présidente de l’Organisation suisse des patients, cela est évident: «Les chirurgiens ne devraient pas opérer après 67 ans.» La Société suisse de chirurgie (SSC) ne s’oppose pas à l’idée d’une forme de contrôle, qu’elle verrait plutôt comme une «recertification» régulière, avec évaluation des capacités physiques et cognitives du praticien au long de sa carrière. Certains chirurgiens, eux, comprennent mal qu’on puisse envisager de se passer de leur expérience.

Les chirurgiens veulent mieux contrôler leurs pairs vieillissants

Santé Les dérapages d’un médecin alémanique de 78 ans posent la question d’une limite d’âge pour opérer. Les chirurgiens ne sont pas contre, et planchent sur un suivi de leurs confrères même avant 65 ans.

L’image est difficilement soutenable. Une poitrine mutilée, sanguinolente et asymétrique. Le résultat d’une opération de réduction mammaire qui prive une jeune femme de 19 ans de la possibilité d’allaiter un jour son enfant. Œuvre d’un chirurgien zurichois âgé de 78 ans, qui aurait fait des dégâts similaires auprès d’autres patientes, ce désastre a été abondamment commenté ces dernières semaines dans les médias alémaniques. Avec cette question: faut-il interdire aux chirurgiens de pratiquer passé un certain âge?
Oui, estime la bouillonnante Margrit Kessler, présidente de l’Organisation suisse des patients, pour qui «les chirurgiens ne devraient pas opérer après 67 ans.» Pourquoi pas, répond la Société suisse de chirurgie (SSC): «Le métier de chirurgien peut être assimilé à celui de pilote, explique Raffaele Rosso, son président. Mais attention: il ne faudrait pas que la limite d’âge devienne un alibi, parce qu’on risque de passer à côté de l’objectif. Un chirurgien ne peut-il pas déjà perdre une partie de sa dextérité à 65 ans déjà? Et pourquoi pas 66 ou 68 ans?»

Recertification

La SSC planche donc plutôt sur un processus de «recertification» régulier comprenant une évaluation des capacités physiques et cognitives du praticien tout au long de sa carrière. Elle s’inspire d’un programme pilote actuellement en test à Baltimore (USA), intitulé The Aging Surgeon Program. «C’est aux sociétés médicales de mettre en place ce type d’exigence, pour éviter que des choses ne nous soient imposées d’en haut», souligne Raffaele Rosso. La Société suisse de chirurgie n’a pas attendu le scandale zurichois pour s’intéresser à ses membres âgés: son congrès annuel, qui aura lieu en mai à Berne, s’ouvrira par une conférence sur la question.
Selon des relevés effectués dans le cadre du projet de Baltimore, 20 000 chirurgiens de plus de 70 ans exercent à ce jour aux Etats-Unis. Et en Suisse? D’après la FMH, plus de 2500 médecins de plus de 65 ans étaient en exercice au 31 décembre 2013, principalement des psychiatres et des médecins de famille. Quant aux chirurgiens, ils étaient 258 à être officiellement encore en activité passés 65 ans (10 après 80 ans), dont 6 dans le canton de Genève.
Médecin-chef du service de chirurgie viscérale aux Hôpitaux universitaires de Genève, Philippe Morel dit comprendre «les préoccupations de patients quant à l’âge du chirurgien qui les opère. L’état de santé de personnes qui ont des vies entre leurs mains est capital. Un chirurgien qui a mal au dos est, par exemple, dangereux, parce qu’il voudra finir l’opération plus vite.» Le médecin se dit cependant opposé à une limite d’âge pour exercer: «La formation de chirurgien dure très longtemps. C’est un investissement énorme pour la société, ce serait dommage de priver trop tôt les patients de praticiens qui ont une grande expérience.» Ce d’autant plus qu’il y a, actuellement, pénurie de chirurgiens, comme le confirme la SSC. Philippe Morel se dit en revanche favorable à des tests réguliers «à partir de 60 ou 65 ans.»
De fait, certains cantons ont déjà fixé des plafonds. La loi fédérale ne fixant aucune limite d’âge pour l’activité médicale, les cantons sont libres d’en introduire une dans leur législation. C’est le cas par exemple de Neuchâtel, où les médecins ont le droit d’exercer jusqu’à 70 ans. L’autorisation peut ensuite être prolongée pour trois ans, puis d’année en année jusqu’à 80 ans, sur la base d’un certificat médical. «Nous avons quelques cas par année qui souhaitent pratiquer au-delà de 70 ans, relève Claude-François Robert, le médecin cantonal neuchâtelois. Souvent, ils veulent simplement pouvoir continuer de prescrire des médicaments à leurs proches.»
A Fribourg ou à Genève – où un chirurgien de plus de 85 ans est officiellement encore en exercice – aucune restriction d’âge: «Nous avions voulu en inscrire une dans la loi sur la santé, mais cela a été cassé par les tribunaux, explique Adrien Bron, directeur général de la santé à Genève. Nous remettons donc des droits de pratique renouvelables tous les deux ans sur la base d’un certificat médical.»
Tout ceci est valable pour le privé. Dans le secteur public, les hôpitaux mettent généralement des limites allant de 63 à 68 ans. Aux Hôpitaux universitaires de Genève, l’âge de la retraite est ainsi fixé à 65 ans. «Sur dérogation exceptionnelle – c’est extrêmement rare – un chirurgien peut exercer jusqu’à l’âge de 70 ans avec le statut de médecin consultant bénévole», explique Audrey Morard, chargée de communication.
Reste une question importante: comment un chirurgien multirécidiviste, qui n’avait qui plus est pas le titre de plasticien selon nos informations, a-t-il pu continuer à exercer aussi longtemps? «C’est un cas spécial, précise Jürg Schlup, président de la Fédération des médecins suisses (FMH). L’organisation des médecins zurichois l’avait dénoncé auprès des autorités cantonales il y a une dizaine d’années. Son autorisation d’exercer lui avait été retirée, mais le tribunal administratif avait cassé cette décision.»
Pour Jean-François Steiert, vice-président de la Fédération suisse des patients, il est ainsi «très rare qu’un médecin fasse une erreur très grave sans qu’on ait des signes avant-coureurs.» Ce genre de dérapage pourrait donc être évité en créant une base de données où tous les problèmes liés à tel praticien seraient répertoriés. La gestion de ce répertoire se ferait dans le cadre du centre national sur la santé voulu par le Conseil fédéral. Selon Jean-François Steiert, «cette tâche pourrait être confiée aux associations de médecins. Mais avec un contrôle extérieur, car ils ont tendance à protéger leurs confrères.»
Camille Krafft

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