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Giulia Enders Pasionaria de l’intestin

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Dimanche, 29 mars 2015

Avec son minois de collégienne, son franc-parler déconcertant, sa fascination pour l’organe le plus mal-aimé du corps, l’étudiante en médecine allemande est devenue une star dans son pays. Les francophones s’apprêtent à découvrir avec elle «Le charme discret de l’intestin».

Vous leur dites intestin et la plupart des gens pensent flatulences, constipation, occlusion. Certains visualisent un obscur canal aux relents nauséabonds. Pas elle. A ses yeux, nos boyaux ont l’attrait de véritables joyaux. De l’intestin grêle, elle relève la «brillance veloutée», «l’humidité rosée», l’élégante «chorégraphie» des contractions et l’incroyable propreté. En bonne scientifique, elle voit en lui un «chef-d’œuvre» de la nature, un organe fascinant capable de tirer de l’énergie «d’une tranche de pain aussi bien que d’une saucisse au tofu».
Giulia Enders a le sens de la formule et l’art de décomplexer. «Je n’ai pas honte lorsque mon ventre se met à gargouiller, parce que je sais qu’il est juste en phase de nettoyage.» Avec elle, pas de sourires contrits, de circonvolutions gênées. Sous sa plume décontractée, l’estomac devient «une petite poche bancale aux airs de croissant mal cuit», les sphincters (car chacun d’entre nous en possède deux, un interne et un externe), «d’ingénieux mécanismes de fermeture», le suppositoire, «une idée de génie», le fait de vomir, «une performance d’experts».
Véritable phénomène dans son pays, l’Allemande Giulia Enders est l’auteur d’un drôle de best-seller. Son livre, à la thématique éminemment universelle, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Il paraît ces jours en français sous le titre «Le charme discret de l’intestin». Derrière ce succès inattendu, une doctorante en jeans et baskets de la Faculté de médecine de l’Université de Francfort. Giulia Enders affiche le minois candide d’une adolescente qui colle encore des posters de dauphins au-dessus de son lit. Parce qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession et qu’elle est intarissable sur le duodénum, les enzymes digestives, le rôle de certaines bactéries dans la prise de poids, la jeune femme a déjà fait le tour des plateaux de télévision, décryptant, sous le regard d’animateurs et d’invités mi-ébahis mi-goguenards, le fonctionnement de nos entrailles, mais aussi l’origine de cet étrange dada. Une marotte qui remonte à la fin de son adolescence. Deux événements ont alors fait germer chez elle une insatiable curiosité pour l’appareil digestif.

Une vulgarisatrice hors pair

A l’âge de 17 ans, Giulia Enders développe une affection de la peau, une dermatite mystérieuse mais handicapante dont seule une pommade à la cortisone vient à bout. Dépitée, elle se renseigne et découvre une pathologie similaire développée par un patient qui avait suivi un traitement aux antibiotiques. «Moi aussi, j’avais dû suivre un tel traitement quelques semaines avant la première plaie, raconte-t-elle. A partir de là, je ne me suis plus considérée comme quelqu’un qui avait des problèmes de peau, mais comme quelqu’un qui avait des problèmes d’intestin.» Elle change d’alimentation, s’astreint à des cures de bactéries. Et réussit à reprendre le contrôle de sa maladie.
En première année de médecine, lors d’une soirée d’étudiants, elle se retrouve assise à côté d’un jeune homme à l’haleine particulièrement fétide, «différente des effluves hydrogénés et pleins d’aigreur des messieurs stressés, différente aussi du parfum suave et écœurant des vieilles tatas se goinfrant de sucreries». Le lendemain, le garçon se suicide. A partir de ce drame, l’idée qu’une digestion défaillante puisse altérer l’état psychologique va se mettre à trotter dans sa tête.
L’étudiante curieuse et assidue étoffe ses réflexions personnelles et confronte ses raisonnements intuitifs aux connaissances scientifiques, épluchant les revues spécialisées. Avant même d’avoir son diplôme en poche, elle se profile comme une vulgarisatrice hors pair. Elle se fait repérer en 2012 lorsqu’elle livre une mémorable prestation de dix minutes dans le cadre d’un concours pour étudiants. Son show fait le buzz sur Internet. On la voit, devant une salle hilare, parler tranquillement d’anus («la pointe de l’iceberg»), de lavement, de gaz et du microbiote , cette «collection personnelle de Pokémon» qui colonisent l’intestin. Trois ans après, la voilà célébrée comme un rock star dans son pays, hissée au rang d’icône rafraîchissante d’une nouvelle génération de médecins, accessibles et sans tabous. Car c’est bien cela qu’elle défend avant tout: l’idée de partager ses connaissances avec le plus grand nombre: «Je veux ouvrir une porte sur la science et rendre public ce que les scientifiques consignent dans leurs travaux de recherche ou abordent derrière les portes fermées des salles de congrès.» Et des choses à dire sur notre tube digestif, il y en a. Avec ses deux cents millions de neurones, l’intestin fait désormais figure de «deuxième cerveau» (lire l’encadré). Notre tuyauterie abrite, en réalité, un univers grouillant que la science commence tout juste à défricher.
Giulia Enders en donne un bon aperçu dans son livre. Précis, mais aussi très didactique, l’ouvrage navigue habilement entre les dernières avancées scientifiques et les conseils pratiques. La future médecin décode les intolérances, les remontées acides, les ballonnements. En bonne Allemande, elle fait l’apologie de la choucroute, véritable bombe vitaminée et cure de jouvence pour la flore intestinale. Elle explique également, en toute simplicité, pourquoi il est plus efficace de faire ses (gros) besoins accroupi plutôt qu’assis. Et comment le faire lorsqu’on n’a pas, chez soi, de toilettes turques (glissez un petit tabouret sous vos pieds et penchez-vous un peu en avant). Elle encourage surtout à se retourner sur ce que l’on laisse dans la cuvette. Le résultat est très foncé? Vous devriez peut-être vous inquiéter, selon elle, «sauf s’il y avait de la betterave au menu d’hier». Comme toujours chez Giulia Enders, l’humour sert à faire passer le suppositoire. A sa manière, simple et irrésistible, elle combat l’ignorance qui recouvre encore le monde mystérieux du tube digestif et entretient l’embarras que beaucoup ressentent à l’idée d’évoquer la transformation des aliments en excréments. «Ce tour de force», dirait Giulia Enders.
Geneviève. Comby

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