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Le lait maternel rend-il vraiment intelligent?

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Samedi-dimanche, 28-29 mars 2015

Des études montrent les bienfaits de l’allaitement sur le Q.I. des bébés. Mais cet effet est limité

Plus beaux, plus forts, plus intelligents. De nombreuses publications scientifiques suggèrent que les bébés nourris au sein tirent de leur alimentation des bénéfices que n’ont pas leurs petits homologues élevés au biberon commercial.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande ainsi l’allaitement exclusif pendant les six premiers mois de la vie, puis jusqu’à deux ans en l’associant à d’autres aliments. Si ces mesures étaient observées, l’OMS estime que 800 000 vies d’enfants seraient sauvées chaque année dans le monde, où seulement 40% des bébés reçoivent le sein jusqu’à 6 mois, contre 60% en Suisse.
«Le lait maternel est idéal, parce qu’il est parfaitement adapté à l’espèce humaine, explique Pascale Benzonana, sage-femme, responsable de l’unité post-partum aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Les compositions dites «artificielles», elles, sont modifiées et adaptées pour nos petits à partir de lait «naturel» de vache. Or le lait de chaque espèce reste toujours celui qui est le mieux adapté à sa propre progéniture. Les bénéfices de l’alimentation au sein sont validés scientifiquement et indéniables.»

Développement cognitif

Dernière preuve en date: une étude, publiée le 18 mars dans la revue britannique The Lancet Global Health , montre que plus un enfant est nourri longtemps au sein, plus son quotient intellectuel (Q.I.) est élevé à l’âge adulte. Pour parvenir à ce résultat, des scientifiques de l’Université de Pelotas, au Brésil, ont suivi une cohorte de 3500 enfants, nés en 1982. Trente ans plus tard, ils ont constaté que ceux allaités pendant un an avaient un Q.I. supérieur à ceux qui avaient tété moins. La première catégorie avait aussi une scolarité plus longue de près d’un an et des revenus supérieurs.
«Il s’agit d’une étude observationnelle. Elle établit une relation entre allaitement et Q.I., sans permettre de conclure à un lien de causalité indiscutable. Il faut donc prendre ces résultats avec précaution, note Barbara Heude, chercheuse au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (Inserm). Mais je ne suis pas étonnée par ces conclusions. D’autres recherches ont déjà montré l’effet bénéfique de l’allaitement sur le développement cognitif.» Par exemple, une étude, publiée dans The Journal of Pediatrics en 2013, indiquait déjà qu’à l’âge de 2 ans, les enfants allaités prononcent davantage de mots que ceux qui ne l’ont pas été. De plus, ils semblent avoir un meilleur développement cognitif global à l’âge de 3 ans.

Un bénéfice modeste

Comment expliquer ce phénomène? «Il existe une hypothèse biologique forte. Le lait maternel est très riche en acides gras essentiels, oméga 3 et 6, indispensables au développement cérébral, répond Barbara Heude, coauteure de l’étude. La proximité mère-enfant lors de la tétée pourrait également jouer un rôle.» Grâce à sa composition particulière, le lait maternel serait donc un véritable élixir d’intelligence. «Nous tenons à modérer nos propos. Il ne faut pas faire des raccourcis tels que «l’allaitement rend intelligent», qui mettent une pression insupportable sur les mères, poursuit Barbara Heude. Notre étude montre que les enfants nourris au lait maternel connaissent, en moyenne, 3,7 mots de plus que les autres à l’âge de 2 ans. C’est une différence modeste – plus faible que celle observée entre les sexes, puisqu’au même âge, les filles prononcent en moyenne neuf mots de plus que les garçons.» L’étude brésilienne relève, elle aussi, un bénéfice somme toute mesuré: quatre points de Q.I. en plus pour les enfants allaités un an par rapport à ceux nourris au sein pendant moins d’un mois.
«On se concentre beaucoup sur l’allaitement, car c’est un levier sur lequel on peut intervenir en matière de santé publique, note Barbara Heude. Mais il ne s’agit que d’un facteur parmi d’autres. Tout ce qui se passe très tôt dans nos existences a un impact sur nos vies futures. Par exemple, la dépression d’une maman a des effets négatifs sur le développement cognitif de son bébé. Ce qui prime, ce n’est donc pas le choix entre lait maternel et lait commercial, c’est la relation mère-enfant. Mieux vaut une maman heureuse qui n’allaite pas qu’une maman malheureuse avec un enfant au sein.»
Un avis partagé par Pascale Benzonana: «Aux HUG, nous informons les couples sur les bénéfices du lait maternel. Mais leur libre choix reste notre priorité.»
Bertrand Beauté

1000 jours pour construire une vie entière

Selon l’OMS, l’allaitement diminue la mortalité infantile, en protégeant le nourrisson contre les maladies infectieuses et chroniques. «Des effets mesurés aussi bien dans les sociétés pauvres en ressources que dans les sociétés d’abondance.» «Le lait maternel permet également une diminution de l’asthme et de protéger contre l’obésité», précise Pascale Benzonana, sage-femme aux HUG. Néanmoins, ces vertus peuvent être contrecarrées par l’environnement du nourrisson. Marie-Françoise Cachera, chercheuse honoraire à l’Inserm, au sein de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle, s’est intéressée aux relations entre alimentation au lait maternel et obésité. «Plusieurs études existaient déjà, raconte la chercheuse, mais leurs résultats étaient contradictoires. Certaines trouvaient un effet bénéfique du lait maternel, d’autres non.» Afin de comprendre ces divergences, les scientifiques ont suivi pendant vingt ans l’alimentation d’enfants nés entre 1984 et 1985, en tenant compte aussi bien de l’allaitement que des autres apports nutritionnels – une première. Leurs résultats, publiés le 27 mars 2014 dans The Journal of Pediatrics , montrent que le lait maternel diminue le risque de surpoids à l’âge adulte, mais uniquement si la nutrition post-allaitement jusqu’à l’âge de 2 ans est adaptée. «L’effet bénéfique du lait maternel peut être masqué par une mauvaise alimentation», résume Marie-Françoise Cachera. Comment expliquer ce phénomène? «Le lait maternel est particulièrement riche en graisses, avec une proportion faible en protéines, explique la chercheuse. Mais après l’allaitement, certaines mères s’orientent vers des laits demi-écrémés, riches en protéines et pauvres en graisses, alors que des laits infantiles seraient plus adaptés. Elles espèrent grâce à cela prévenir un surpoids potentiel, mais c’est tout l’inverse qui se passe. Il ne faut pas restreindre les graisses dans l’alimentation des enfants avant 2 ou 3 ans. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les apports élevés en lipides de 0 à 2 ans sont associés à une diminution de la masse grasse à 20 ans.» Davantage que l’allaitement, c’est donc l’ensemble de l’apport nutritionnel qui se révèle primordial. «Durant les 1000 premiers jours de l’existence, qui vont de la conception du bébé jusqu’à l’âge de 2 ans, l’être est dans une période de programmation. L’organisme se prépare à la vie. Mais si on le programme mal, il ne sera pas adapté. C’est pourquoi il faut prendre en compte tout l’environnement du bébé.»
BE.B.

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