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La justice enquête sur les «cliniques miracles »

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Samedi-dimanche, 25-26 avril 2015

Des pratiques illégales, proposant des cures de jouvence, sont soupçonnées. Deux cas à Genève

L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et Swissmedic visent les thérapies à base de cellules fraîches vivantes d’origine animale. Des injections promettant de revitaliser l’organisme sont les plus suspectes. Les cliniques, instituts de bien-être et médecins supposés offrir ces soins anti-âge ont été répertoriés: si on en trouve 27 dans le canton de Vaud, le Valais en compte 6 et Genève 2. Car la scène des soins anti-âge a prospéré dans le bassin lémanique. Et les riches Chinois en sont particulièrement friands, devant les Russes et les Arabes des pays du Golfe. Ces clients sont rabattus par des recruteurs, notamment chinois, sans scrupule, sur des sites Internet qui jouent avec les limites de la loi. Il faut dire que ce marché est juteux: en Chine, des sources évoquent un milliard de dépenses annuelles en Suisse! Dans l’immédiat, Swissmedic poursuit pénalement des fabricants, grossistes ou vendeurs de produits suspects, comme le confirme le Parquet genevois.

Des cures de jouvence flirtent avec l’illégalité

Les thérapies à base de cellules fraîches attirent les riches Asiatiques sur l’arc lémanique. Les autorités sanitaires soupçonnent des pratiques illégales. Six actions pénales sont ouvertes
Un car de touristes chinois s’arrête devant La Prairie, à Clarens. Les appareils de photo crépitent. «Ce lieu magique est fameux dans mon pays», témoigne une Chinoise devant la luxueuse résidence. Le véhicule file déjà vers le château de Chillon et rien ne semble pouvoir troubler la sérénité qui baigne la clinique, fleuron de la Riviera et pionnière des soins anti-âge dont les Chinois sont si friands.

L’établissement n’est pourtant pas épargné par l’incertitude qui a rattrapé la lucrative industrie des cures de jouvence. Initiée en 2014, une opération «mains propres» est menée par les autorités sanitaires suisses. Annoncée la veille de Pâques, cette action de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et de Swissmedic vise les thérapies à base de cellules fraîches vivantes d’origine animale. L’injection dans le muscle fessier de préparations promettant la revitalisation de l’organisme est le traitement le plus suspect. Les deux régulateurs parlent de pratiques «non autorisées» et «potentiellement dangereuses». Un coup de tonnerre!
Les cantons ont dû signaler les cliniques, instituts de bien-être et médecins supposés offrir des soins anti-âge sur leur territoire. Trente-cinq cas ont été répertoriés en Suisse romande: trois sur quatre (27) dans le canton de Vaud, six en Valais et deux à Genève. Une clinique en Appenzell (AR) est aussi inquiétée. L’OFSP a invité chacun à détailler ses pratiques dans un questionnaire. Un effort de transparence pour ce petit monde opaque.

La vache folle a changé la donne

La crise de la vache folle en 2000 avait pourtant sonné le glas des thérapies par injection de cellules fraîches de mouton. Sur injonction du canton de Vaud, La Prairie a dû abandonner deux ans plus tard son traitement exclusif à base de cellules fraîches de moutons. Elle le proposait depuis de très nombreuses années sans jamais avoir enregistré d’incidents. Aidée par Roche, soutenue par des oncologues, l’unité de recherche de la clinique avait même espéré mettre au point un traitement contre certains cancers. Elle fut brutalement stoppée dans son élan.
Depuis, La Prairie a réorienté son offre anti-âge. A côté d’activités médicales classiques, elle propose un plan de revitalisation basé sur l’ingestion orale d’un produit à base de cellules de mouton transformées. Ce complément alimentaire n’est plus présenté comme un médicament mais un adjuvant au bien-être. Un traitement apparemment inoffensif sur lequel Swissmedic veut aussi statuer. Médecin-chef de La Prairie, Adrian Heini assure en toute tranquillité: «Notre clinique est favorable à la clarification menée par les autorités sanitaires. Nous avons toujours mis la sécurité des patients au centre de nos pratiques et nous coopérons depuis longtemps avec la surveillance des médicaments.»
Tout le monde ne peut pas en dire autant. Ces dernières années, la scène des soins anti-âge a prospéré sur l’arc lémanique en dépit des restrictions encore durcies en 2010. Le milieu se tait. Par bribes, on apprend l’existence de nouveaux acteurs opportunistes. Des «pseudo-cliniques» créées avec des capitaux chinois; des hôtels de luxe équipés de salles médicales où agissent des médecins de passage.
Cette concurrence a prospéré en allant à la rencontre du rêve de jeunesse éternelle des Chinois, principaux clients devant les Russes et les Arabes des pays du Golfe. Sur des sites Internet, elle a joué avec les limites de la loi, proposant des thérapies à base de «cellules fraîches», «de cellules animales». Effet de marketing, une filiation était revendiquée entre ces traitements et la fameuse thérapie cellulaire, désormais interdite, du docteur Paul Niehans, le pionnier des années 30 qui a donné à La Prairie sa renommée mondiale. Ces pages ont éveillé le soupçon de tromperie sur la marchandise.

La mobilité accrue des Chinois est le carburant de ce business. Flairant le filon, des agents chinois démarchent dans leur pays des clients fortunés prêts à débourser jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de francs pour une semaine au paradis: un séjour en Suisse incluant une cure de jouvence et du temps libre pour acheter des montres de luxe.
Des prospectus ont fleuri, promettant le remède miracle contre le stress, l’impuissance et les effets de l’âge sur le corps. On y voit toujours la photo du Cervin et celle d’un troupeau de moutons pâturant dans un alpage. Le mythe de la filière du mouton vigoureux est bien vivant. Il y a pourtant des années que La Prairie, la référence, a abandonné son propre élevage de moutons.

Rabatteurs chinois sans scrupule

Les rabatteurs chinois recourent sans scrupule à des méthodes agressives et mensongères. La photo de La Prairie est souvent détournée à son insu pour appâter le client plus tard dirigé vers des adresses de seconde zone. «C’est de l’escroquerie organisée par des Chinois aux dépens de Chinois», assure un bon connaisseur du milieu. La question qui fâche: en Suisse, ceux qui participent à ce business sont-ils complices? Des soupçons circulent, mais personne n’a jamais présenté de preuves. La nouveauté: des clients chinois s’estimant lésés réagissent. En Chine, ils se retournent contre les compatriotes qui leur ont vendu le séjour. Un médecin vaudois a dénoncé un organisateur chinois de ces voyages. L’enquête ouverte par le Ministère public apportera peut-être des réponses. Une autre enquête est ouverte à Genève. Dirigée par Swissmedic en vertu des compétences qui lui sont conférées, elle vise une société fabriquant des produits écoulés vers la scène anti-âge. Des préparations contiendraient des cellules fraîches de mouton. L’ombre d’un investisseur chinois plane sur ce cas.

Un ambassadeur sonne l’alarme

Blaise Godet était ambassadeur de la Suisse en Chine quand, en 2010, il a flairé un business pas net. Une publicité chinoise pour des thérapies cellulaires en Suisse mentionnait la caution de l’ambassade, un grossier abus. Il a dialogué avec des délégations sino-helvétiques d’administrateurs de cliniques de passage à Pékin. Il a pris conscience du poids de ce marché. Des sources évoquent un milliard de dépenses annuelles en Suisse. «J’ai aussi vu le risque pour la réputation de la place médicale suisse. Si une célébrité chinoise devait un jour décéder, la facture pour la Suisse serait élevée.»
Le diplomate a dû écrire plusieurs mails. Selon ses dires, le Département fédéral des affaires étrangères lui répondait: «Il n’y a rien à faire. Le wellness est de la compétence des cantons. Nous ne considérons pas cela comme un problème de santé publique.» L’explosion des demandes de visas de Chinois voulant faire du tourisme médical dans notre pays a été le déclic. Rien qu’en 2011, la mission de Pékin en a délivré 913 dont au moins 80% avaient un lien avec des cures de jouvence. Alertés par le DFAE, l’OFSP et Swissmedic ont pris le temps de se concerter avec les cantons avant de lancer la cavalerie. Le diplomate aujourd’hui à la retraite n’avait donc pas tout faux.
François Modoux, Philippe Reichen

Les effets du coup de sac

U Le coup de balai annoncé sera-t-il lourd de conséquences? La communication musclée des shérifs fédéraux l’a suggéré. Pourtant rien n’est moins sûr. L’état des lieux dressé par l’OFSP a établi que les cellules fraîches vivantes ne sont plus directement utilisées en Suisse. Tous les acteurs, même ceux qui continuent à injecter des préparations à base d’extraits de cellules désormais plutôt prélevées sur des porcelets, prétendent agir dans la légalité. Ce n’est pas exclu qu’ils aient raison. Ils doivent aujourd’hui le prouver. Aucune demande d’autorisation spéciale n’a été présentée depuis 2010. Or cette année-là, le feu vert de Swissmedic ou, dans certains cas, de l’OFSP est devenu obligatoire. Auparavant, la liberté thérapeutique des médecins, surveillés par les cantons, était plus grande.
«Les personnes qui utilisent ces produits présents sous des formes très hétérogènes pourraient avoir des difficultés à en établir la légalité», avertit Urs Schneeberger, de l’OFSP. Des gélules à base d’extraits de cellules animales proposées sans promesse de guérison sont un traitement anodin qu’un juge ne sanctionnerait pas. L’attention se focalisera sur les produits injectés. Là réside le risque d’infection ou de démangeaison. Même si la gravité du risque sanitaire se discute. Aucun décès n’a été répertorié en Suisse; seulement deux l’ont été en Allemagne. Si l’on compare avec les 200 000 décès annuels en Europe suite aux effets secondaires de médicaments autorisés, c’est dérisoire.
Dans l’immédiat, Swissmedic agit pénalement. Il mène quatre poursuites contre des fabricants, grossistes ou vendeurs de produits suspects, dont l’action confirmée par le Parquet genevois. De son côté, le Ministère public appenzellois poursuit la clinique Paracelsus pour usage de produits illégaux. L’autre conséquence visible est le nettoyage des sites Internet des cliniques. Ces derniers jours, sous la menace de plaintes brandies par les régulateurs, les publicités ambiguës pour des thérapies supposées interdites ont été biffées. Les références au docteur Paul Niehans ont aussi disparu. Avec ce paradoxe: le client n’est plus trompé sur la marchandise mais l’information devient si brouillardeuse qu’elle en est insignifiante. Le flou a toujours profité à la scène anti-âge. «Les acteurs n’ont jamais mené d’étude clinique répondant aux standards de la médecine. C’est leur faiblesse», juge la pharmacienne cantonale vaudoise Anne-Sylvie Fontannaz.
F.MX et PH.R.

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