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La justice ordonne à un pédophile de suivre une thérapie à distance

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Dimanche, 28 février 2016

Le condamné, un ancien employé de l’Office fédéral de la police, s’est installé aux Philippines. La décision de la justice ne fait pas l’unanimité parmi les psychiatres.

Un psychiatre peut-il suivre à distance un individu reconnu coupable de pornographie pour s’être procuré 1900 photos et 170 vidéos contenant des actes sexuels avec des enfants, y compris en bas âge, et des animaux? Le 16 février, la présidente du Tribunal de Berne-Mittelland, Bettina Bochsler, a répondu oui à cette question. Elle a ordonné à cet ancien employé de l’Office fédéral de la police de se soumettre à un traitement ambulatoire. Ce sera une thérapie à distance.
Pourquoi pas dans un cabinet en Suisse? Car, après avoir été démasqué, en 2013, l’individu a plié bagage. Il s’est installé aux Philippines. «Il y a des endroits plus anodins pour émigrer lorsqu’on a des tendances pédophiles», a relevé lors du procès la présidente Bochsler, citée par la Berner Zeitung . Un procès boudé par l’accusé, représenté par son avocat. «C’est laid», a déclaré la présidente.
Le pédophile suivra probablement sa thérapie via Skype. Continuera-t-il un travail déjà entrepris avec un psychiatre? Sera-t-il suivi pour la première fois? Le tribunal, le ministère public et l’avocat du condamné n’ont pas voulu nous le dire.

Une première suisse?

Dans ce type de situation, une thérapie par ordinateurs interposés peut-elle fonctionner? Difficile à dire. «Je n’ai pas connaissance en Suisse de condamnés de droit pénal qui ont été suivis par Skype», dit Panteleimon Giannakopoulos, responsable médical de Curabilis, établissement pour détenus souffrant de troubles psychiques. Si une thérapie par Skype n’est pas «la modalité optimale», le psychiatre estime qu’à certaines conditions elle peut permettre de juguler le risque de récidive (voir l’encadré).
La question fait débat. Bruno Gravier, chef du Service de médecine et psychiatrie pénitentiaires du CHUV, affirme ainsi qu’il refuserait «de suivre à distance une personne astreinte à une obligation de soins». Ce point est essentiel. Dans le cadre d’un traitement ordonné par la justice, le psychiatre doit rendre des comptes à la société sur le travail psychothérapeutique. «Il est comptable de ce qui se passe dans le traitement auprès du tribunal. S’il pense qu’il manque d’informations suffisantes pour juger une situation, il ne se lancera jamais. Moi, je n’accepterais pas», confie Pierre Vallon, président de la Société suisse de psychiatrie et psychothérapie.
Le médecin, 63 ans, croit aux contacts «en vrai». «J’ai besoin de voir comment la personne réagit, si elle se tortille dans le fauteuil. J’obtiens des informations non verbales par rapport à ce qui se passe dans la discussion. Par écrans interposés, cela me semble plus dur. Mais je sais que des psychiatres plus jeunes sont moins sceptiques que moi.»
C’est le cas d’Aurelio Mastropaolo, président du Groupement des psychiatres vaudois. «J’utilise Skype dans mon travail. Notamment dans le cadre de thérapies familiales lorsqu’un parent est en Suisse et l’autre a quitté le territoire. J’installe l’iPad sur une chaise. Je reconnais que, si le patient est une personne condamnée, la situation est plus délicate.» Le Vaudois ne refuserait pas le mandat pour autant. «Mais je poserais comme condition de voir au moins une fois par mois le patient en vrai. J’aurais besoin de ressentir entre quatre yeux s’il est dans quelque chose de vrai ou de faux. Comprendre s’il se plie à la thérapie pour ne pas être extradé. Pour des cas lourds, des rendez-vous ponctuels sont indispensables.»

«Il vous toisera»

On peut imaginer la position du psychanalyste Yann Leroux, auteur de «Mon psy sur Internet» aux Editions FYP. «Même à distance, on est en lien avec la tonalité de la voix, les hésitations, le regard qui se fixe sur la caméra, la façon dont la personne pose sa caméra. Il peut la placer de telle façon qu’il vous toisera. A travers une communication en ligne, le sentiment de honte peut aussi plus facilement être évité. Le patient pourrait se livrer plus facilement. Mais on ne peut pas généraliser. Dans le cas qui nous occupe, je suis partagé. On peut avoir le sentiment que le pédophile condamné a fui la Suisse au lieu d’assumer ses responsabilités devant les autorités. Cela me semble mal engagé.»
Fabiano Citroni

Pourriez-vous suivre à distance un condamné de droit pénal?

Panteleimon Giannakopoulos Médecin responsable de Curabilis

OUI «Si la justice estime que la dangerosité de l’individu et son risque de récidive permettent d’établir un traitement ambulatoire, il faut examiner comment le mettre en pratique. Si la personne condamnée vit à l’étranger, il est parfois préférable d’imaginer un tel traitement avec quelqu’un de compétent ou avec quelqu’un avec qui cette personne a un rapport établi en Suisse, que de chercher dans un pays lointain un référent qui va accepter de mettre en place une telle mesure. C’est du réalisme et ça ne me choque pas. J’imagine que, si un juge valide une thérapie à distance, il quittance un traitement ambulatoire qui existait avant. Si le thérapeute et le condamné ne se connaissent pas et que tous leurs contacts se font par Skype, ce n’est pas la modalité optimale pour le travail thérapeutique, il s’agirait de la situation la plus difficile. Le risque d’une pseudo-alliance serait ici trop important. Le problème ne vient pas souvent de la lourdeur de la pathologie, mais de son caractère aigu ou pas. Je ne ferais pas une séance à distance avec quelqu’un qui a des idées suicidaires au premier plan car les choses peuvent évoluer très rapidement. La lourdeur n’est donc pas l’élément le plus déterminant dans un traitement à distance. Derrière le terme pédophile, vous avez une gamme de situations très différentes. Mais une caractéristique, c’est que, dans la plupart des cas, vous n’êtes pas en situation de soins aigus. Vous êtes dans une évolution chronique. Skype pourrait ainsi être utilisé comme modalité si vous faites confiance à la volonté de l’autre de s’engager dans ce type de traitement et en tenant compte des possibilités qui s’offrent en fonction de son lieu de vie.»

Bruno Gravier Chef du Service de médecine et psychiatrie pénitentiaires du CHUV

NON «Dans la thérapie, il y a le fait de se voir et de se parler, mais aussi la façon dont l’espace se dispose entre les deux personnes, la circulation émotionnelle, les silences, le langage non verbal. A distance, on perd une qualité relationnelle et émotionnelle. Une thérapie par vidéo modifie un paramètre essentiel: le cadre thérapeutique. On entre dans une intimité qui n’est pas celle de la relation thérapeutique. Si le patient est dans sa salle à manger, dans sa chambre, le cadre est biaisé. Lorsqu’ils sont astreints à une obligation de soins, l’authenticité de la volonté thérapeutique de ces patients est difficile à apprécier car l’engagement dans la thérapie peut être purement stratégique et induire des distorsions du cadre, impossibles à apprécier par vidéo. Dans un colloque singulier, où seul le patient est demandeur, le thérapeute engage sa responsabilité par rapport à son patient. Mais, là, il y a un tiers, la justice. On a des comptes à rendre à la société sur la validité de la démarche du patient. Cette responsabilité est impossible à assumer dans ces conditions. Vous évoquez des personnes aux prises avec une sexualité déviante et une attirance sexuelle pathologique. On sait que leur structure psychique est marquée par le clivage et le déni. C’est pour cela que, dans mon service, nous les recevons à deux, en cothérapie pour travailler les distorsions du cadre. Si je prends en charge une personne condamnée et qu’elle s’installe à l’étranger, plutôt que de poursuivre en vidéo, je chercherai un thérapeute compétent pour la suivre dans son nouveau pays. Je crois plus en cela qu’à une démarche qui va devenir un ersatz de rencontre avec ces patients particuliers et donnera une fausse tranquillité à la société.»

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