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«Le prix des médicaments doit et va baisser. C’est inéluctable»

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Dimanche, 28 février 2016

Ce n’est pas la Fédération romande des consommateurs ou Monsieur Prix qui le dit. C’est Thierry Mauvernay, coprésident administrateur-délégué du groupe pharmaceutique vaudois Debiopharm qui l’affirme.

Franc fort ou bourrasque économique mondiale actuelle, alors que la boussole de la théorie économique perd le nord et que la Suisse doute, Thierry Mauvernay ne se laisse pas démonter par ces secousses du moment. Deux choses, par contre, l’inquiètent. «Certes, en matière d’innovation, la Suisse est toujours très bien classée. Mais attention à ne pas nous endormir», nous déclare tout d’abord le patron de Debiopharm, la seule pharma purement romande à avoir réussi son entrée dans la cour des grands. Et, plus iconoclaste encore, il déclare lui-même: «Les médicaments sont trop chers. Leurs prix devront baisser.»

Thierry Mauvernay, on était venu pour parler avec vous de franc fort, de recherche, de délocalisation, d’innovation en matière thérapeutique et enfin d’entraves à engager du personnel qualifié étranger suite au vote du 9 février 2014. Et, là, vous brisez une lance sur le prix des médicaments…
Le monde de la pharma n’y échappera pas. Nous devrons tous baisser le prix de nos produits, même s’ils ont coûté des centaines de millions, voire 1 milliard de francs pour leur développement et leur commercialisation au bout de dix à quinze ans de travail. Pas simplement parce que la concurrence et le comportement des patients face à leur propre santé nous y obligent, mais aussi parce que les nouvelles technologies nous permettront de faire plus avec moins d’argent et parce que les finances des Etats et des assurances exercent une pression sur les prix, même si les médicaments ne représentent qu’un peu moins de 10% des coûts de la santé. Oui, le prix des médicaments va baisser. C’est, d’abord, moralement juste pour que les pays les plus pauvres puissent y avoir accès. Mais c’est également cohérent économiquement.

En quoi?
On aurait tort de croire que le marché de la santé échappe à la fois à la révolution technologique en cours et aux réflexions sociétales que se posent toutes les sociétés occidentales. Faut-il prolonger la vie à tout prix, au détriment d’une qualité de vie qui n’en vaut pas la peine? Faut-il investir dans des maladies rares qui, dans un cas extrême, ne touchent que 600 personnes dans le monde? Si oui, jusqu’où? Il suffit qu’un brevet tombe dans le domaine public, pour que les recettes de ce médicament chutent de 90% d’un jour à l’autre. Ce qui a été breveté ne dure qu’un temps et ne peut plus garantir une rente à vie. Face à ce nouvel environnement, l’industrie pharmaceutique devra trouver de nouvelles solutions, en alliant technologies, innovation et inspiration. Nous serons amenés à raisonner différemment.

Comment le dirigeant d’une entreprise pharmaceutique peut-il dire cela?
Je considère tout d’abord que les produits que nous développons doivent être accessibles à l’ensemble de la population mondiale, même aux plus pauvres. Mais, ensuite – et si je ne reste que dans une logique purement commerciale –, plus une pharma comme la nôtre pourra vendre de médicaments, plus elle récupérera en quantité ce qu’elle aura perdu en marges. J’en prends, pour preuve, notre entreprise Debiopharm. En modernisant notre site de production à Martigny, en investissant 100 millions de francs et grâce à un personnel exceptionnel, nous sommes parvenus à diviser nos prix par trois. Dans le même temps, nous avons pu multiplier par 13 notre production de médicaments, ce qui nous a permis, en dix ans, d’augmenter nos effectifs à Martigny de 50% et de les doubler à Lausanne. Pourquoi? Parce qu’en ayant pu baisser nos prix, nous avons augmenté notre compétitivité dans les pays occidentaux et avons pu ouvrir de nouveaux territoires, comme l’Inde ou les Philippines par exemple. La hausse du volume des ventes va compenser la perte de marges. Les évolutions technologiques, ainsi que les gains de productivité que nous avons fixés pour Debiopharm à 8% par an et qui atteignent en réalité 10,5% sur les dix dernières années nous l’ont permis.

Lors d’un récent débat public, vous avez affirmé que la «Health Valley» lémanique comme centre important des sciences de la vie, n’est pas encore une réalité. C’est un peu sévère, non?
Un cluster – en l’occurrence celui de la santé et des sciences de la vie en Suisse romande – ne se décrète pas. Un cluster n’existe réellement que lorsque de grands groupes, tels par exemple Novartis et Roche à Bâle, sont là et attirent autour d’eux des jeunes pousses et des compétences qui vont pouvoir croître grâce à eux. C’est le cas à San Francisco ou à Boston. Mais, pour l’heure, ce n’est pas encore ce qui se passe dans l’arc lémanique – et malgré les efforts majeurs du gouvernement vaudois et de Pierre-Yves Maillard en particulier que l’on peut féliciter. Un tel écosystème ne peut pas se créer uniquement autour d’un agglomérat de start-up. Il faut des leaders et des conditions qui aident au développement. En France, en Italie ou aux Etats-Unis, on offre des conditions idéales aux sociétés innovantes au travers de crédits d’impôts, d’aides ou de subventions.

Et en Suisse?
En Suisse, le tissu social encourage peu la prise de risques; le sentiment général est que tout va bien. Nous n’osons pas assez. Et, de plus, on a trop peur de l’échec, on le stigmatise. On ne sait pas tirer la prise rapidement. Quand une entreprise n’a pas de succès, il faut savoir arrêter pour réinvestir et repartir dans un nouveau projet.

La Suisse romande compte pourtant plus de 700 sociétés et emploie quelque 25 000 salariés dans le secteur des biotechs et des technologies médicales…
Oui, mais il ne reste actuellement plus que trois grands groupes encore actifs dans la recherche et l’innovation: Medtronic, Ferring et Debiopharm. Or, à eux seuls, ils ne peuvent pas générer ce dynamisme, cet écosystème absolument nécessaire au développement d’un centre mondial de la santé. La fermeture de Merck Serono à Genève a, ainsi, été un vrai problème pour le développement des sciences de la vie, qui fut suivie du départ de Shire et d’Alexion. Ces groupes étaient des locomotives et ils n’ont pas été remplacés.

Que prônez-vous alors? Que l’on «drague» de nouveau de grosses multinationales étrangères pour s’établir chez nous?
Oui, j’appelle clairement de mes vœux l’implantation de grandes multinationales pharmaceutiques dans notre région, pour générer et alimenter cet écosystème des sciences de la vie. Mais attention: je ne parle pas là d’une installation purement opportuniste d’un siège social qui peut déménager du jour au lendemain si les conditions fiscales changent. Les implantations dont je parle doivent comporter des activités opérationnelles si possible de recherche et de développement. Ces futures entreprises doivent être ancrées dans notre tissu économique. Avec tout ce qui est fait au niveau académique et hospitalier, nous aurons alors tout pour devenir un centre d’excellence.

Avec la fondation Inartis, Debiopharm vient de lancer un challenge pour améliorer les conditions d’hospitalisation des patients. Où en est-on?
Nous commençons à recevoir les premiers dossiers. Ce concours n’est pas réservé aux spécialistes, architectes ou médecins. Tout le monde peut y participer en s’inscrivant sur le site Challenge.inartis.ch. C’est le vécu et l’expérience des patients, de la famille et des proches qui nous permettra de façon concrète d’améliorer la qualité de vie des patients au quotidien.
Elisabeth Eckert

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