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Les enseignants doivent-ils avoir le droit de donner des médicaments aux élèves?

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Dimanche, 28 février 2016

Une directive interdit aux instituteurs fribourgeois d’administrer même des granulés d’arnica aux enfants. Réel risque ou peur des plaintes de parents?

Le canton de Fribourg a tranché: désormais, les enseignants de primaire et de secondaire I ne seront plus habilités à donner des médicaments à leurs élèves. Une directive, révélée par La Liberté , vient d’être édictée en ce sens. Un enfant qui se plaindrait de douleurs à un genou, par exemple, ne pourra plus être soulagé directement par le corps enseignant. Ni par des granules homéopathiques ni par des antidouleurs quelconques. Dans les cantons de Genève, de Vaud et de Neuchâtel, c’est déjà le cas. Seul le canton du Jura continue à autoriser les professeurs à agir. Si les parents d’élèves romands voient positivement cette restriction, les syndicats oscillent entre scepticisme et soulagement.

Ni gélules ni pommades

Entré en vigueur le 29 janvier, le texte fribourgeois est clair: «Le personnel enseignant ne donne aucun produit thérapeutique à un ou une élève.» Cela inclut aussi bien «les médicaments classiques de la médecine traditionnelle que les substances de la médecine alternative (homéopathie, phytothérapie, etc.). Toutes les voies d’administration sont concernées: par oral (gouttes, gélules, comprimés), par voie rectale (suppositoires), par inhalation (spray nasal par exemple) et par la peau (pommades et onguents)». En cas de problème, les instituteurs sont invités à avertir les parents ou, en cas d’urgence, à prendre «les mesures pour que l’enfant reçoive les soins nécessaires», c’est-à-dire appeler une ambulance ou l’amener chez le médecin. Pour les maladies chroniques, les écoliers devront amener leur traitement avec eux et le prendre eux-mêmes.
Ces recommandations, qui s’appliquent aussi pour les camps ou les journées sportives, sont les plus exhaustives possible. Le Département fribourgeois de l’instruction publique (DICS) et la Direction de la santé (DSAS) justifient cela de deux façons. D’une part, en se référant à la loi: «seul le personnel de santé est habilité à administrer des médicaments». D’autre part, en relevant que tout médicament «contient toujours le risque d’effets indésirables» et qu’il est «en lien étroit avec les valeurs, les postures philosophiques et les convictions personnelles des parents». C’est donc avant tout dans le but de prémunir les professeurs et l’Etat d’éventuelles plaintes que ces principes généraux ont été posés sur une feuille en pleine année scolaire.

Le Jura fait exception

Cette tendance à la surprotection n’est pas nouvelle. Ailleurs, en Romandie, cela fait des années que de telles restrictions existent. A Genève, les instituteurs «ne doivent administrer aucun médicament, y compris homéopathique, sans qu’une prescription médicale ne l’indique, à l’exception des produits de soins de base se trouvant dans les pharmacies scolaires», explique le porte-parole du DIP Pierre-Antoine Preti. Idem pour le canton de Vaud, qui s’appuie sur un réseau d’infirmières scolaires. A Neuchâtel, la pratique est peu ou prou la même, bien qu’elle ne soit pas harmonisée au niveau cantonal. Tout cela se fait bien entendu de bonne entente avec les parents et le médecin scolaire. Seul le Jura donne aux enseignants «la compétence de donner des médicaments». A l’école primaire, il est d’usage d’avertir l’un des parents avant de donner un médicament, exception faite des cas d’urgence. «Une pharmacie scolaire est disponible dans toutes les écoles», précise enfin Yves Froidevaux, du Service de l’enseignement.
«L’école n’est pas un cabinet médical, c’est pourquoi je trouve ces décisions positives», indique le président de la Fédération des associations de parents d’élèves de Suisse romande et du Tessin (FAPERT). Paul Majcherczyk appelle même à une généralisation de ces pratiques comme peut l’être le Plan d’études romand. «Bien sûr, on peut trouver tout cela un peu extrême, mais ça protège les enfants de cas d’enseignants trop généreux en médicaments. Sinon, sur quels critères se baser? Je crois véritablement que c’est la meilleure des solutions.»

Risque zéro dénoncé

Selon différentes sources contactées, des épisodes peu médiatisés de réactions allergiques à des médicaments en milieu scolaire ont engendré ces vagues d’interdiction. Rien de spécifiquement grave mais qui a mis la responsabilité des professeurs à l’épreuve. Peu formés à la pratique médicale, ceux-ci peuvent vite se retrouver cernés par des procédures judiciaires. Pas au civil, car dans ce cas c’est l’école qui est responsable. Mais plutôt au niveau pénal. L’enseignant a un rôle de garant. Il a un devoir de surveillance des élèves. L’employeur prendra les frais de justice à sa charge pour autant que l’instituteur n’ait pas commis de faute grave ou intentionnelle. Dans ce cas, le risque est grand de se voir condamner. Ce n’est donc pas forcément un cadeau que de leur permettre de soigner des élèves.
«On applique ici le principe de précaution, constate Georges Pasquier, président du Syndicat des enseignants romands (SER). Il vaut mieux ne rien donner aux élèves, car cela peut se retourner contre nous. Il existe d’autres moyens de soigner et de calmer les enfants que les seuls médicaments. Maintenant, je regrette amèrement que ce principe de précaution soit si absolu. Il existe une obsession du risque zéro. Or, dans toute activité humaine, il y a des risques. On a l’impression qu’on ne peut plus promener une classe au bord du lac sans avoir passé un brevet de maître nageur. Alors que l’école reste l’un des lieux où il y a le moins de problèmes.»
A Fribourg, le responsable de la Société pédagogique francophone (SPFF) va demander des comptes au canton. «Cette directive nous étonne, assure Gaétan Emonet. Elle est à la fois rassurante pour nous, mais elle va trop loin. On veut de plus en plus se prémunir de tout.»
Raphael Leroy

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