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«Les séropositifs peuvent aussi sauver des vies»

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Mardi, 26 avril 2016

Les HUG ont réalisé une première mondiale: une greffe de foie entre deux personnes atteintes du sida

«C’est un petit miracle qui a eu lieu à Genève», sourit Bertrand Levrat, directeur des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). En octobre 2015, un patient séropositif a reçu une greffe hépatique, provenant d’une personne décédée – elle aussi atteinte du sida. Une première mondiale, rapportée le 25 avril par l’American Journal of Transplantation.
Six mois plus tard, le receveur se porte bien: «Sans cette opération, je ne serais peut-être plus là, témoigne Monsieur F., qui a souhaité garder l’anonymat. Depuis l’intervention, ma vie a changé. J’ai pris une dizaine de kilos en six mois, j’ai retrouvé l’appétit et l’envie de vivre.»

Grâce à la législation suisse

Cette belle histoire a été rendue possible grâce à la législation suisse – pionnière en la matière – qui autorise depuis 2007 les personnes atteintes du sida à faire don de leurs organes à destination de receveurs également séropositifs. «Dans la plupart des pays, une telle possibilité demeure interdite, rappelle la professeure Alexandra Calmy, responsable de la consultation VIH/sida aux HUG. Pourtant, grâce aux progrès des thérapies, les patients VIH possèdent désormais une espérance de vie proche de celles des autres personnes. Ils ont donc autant besoin de recevoir des greffes que les autres.» Mais jusqu’ici, ils ne recevaient que des organes provenant de personnes non infectées. En effet, seule l’Afrique du Sud transplante des reins entre patients séropositifs, dans un cadre très restrictif. Les Etats-Unis, eux, ont réalisé il y a trois semaines une greffe de foie similaire à celle pratiquée aux HUG.
Si les autres pays rechignent à employer des organes issus de personnes atteintes du sida, c’est que de telles transplantations ne sont pas dénuées de risques: «Notre principale préoccupation était de ne pas transmettre au receveur une souche résistante du VIH ou une maladie associée au sida, explique le professeur Christian Van Delden, du service des maladies infectieuses des HUG. Avant de réaliser l’opération, nous avons donc vérifié tout ce qui pouvait l’être, notamment avec les médecins traitants du donneur.»

Enjeu médical et sociétal

Au-delà du cas de Monsieur F. et des personnes séropositives, cette intervention réussie pourrait avoir des répercussions pour l’ensemble des patients se trouvant dans l’attente d’une greffe. «Nous espérons que cette première permettra d’ouvrir des portes dans d’autres pays, poursuit Thierry Berney, médecin-chef du Service de transplantation aux HUG. Car l’enjeu n’est pas simplement médical, il est également sociétal.»
En effet, malgré l’augmentation du nombre de dons – passé en Suisse de 14,4 donneurs par million d’habitants en 2014 à 17,4 en 2015 –, la pénurie d’organes demeure. Au 31 décembre dernier, 1384 patients étaient en attente d’une greffe en Suisse, contre 1370 un an auparavant. Résultat: «Deux personnes décèdent chaque semaine en Suisse faute de greffe, dont 17 aux HUG en 2015, rappelle Bertrand Levrat. Grâce à un réservoir plus important de donneurs d’organes, les listes d’attente devraient diminuer, autant pour les personnes séropositives que pour les autres.»
En Suisse, petit pays, l’effet devrait être minime, avec un ou deux donneurs en plus. Mais aux Etats-Unis, par exemple, de 500 à 600 reins et foies pourraient être prélevés chaque année sur des donneurs séropositifs, selon les estimations de l’université Johns Hopkins, soit au moins autant de vies sauvées.
A terme, l’idée serait de pouvoir transplanter des organes de personnes séropositives sur des patients non infectés. «Nous envisageons cette possibilité, mais il ne faut pas griller les étapes», tempère Thierry Berney. En attendant, Alexandra Calmy souhaite passer un message: «Les patients VIH peuvent aussi sauver des vies en donnant leurs organes.» Monsieur F. en est l’exemple en chair et en os. «Ce que l’on a fait pour moi, c’est-à-dire m’offrir une seconde vie, j’aimerais que tout le monde puisse en profiter.»
Bertand Beauté

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