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La médecine sportive veut s’étendre au grand public

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Vendredi, 29 avril 2016

Un centre d’excellence flambant neuf sera inauguré cet automne à l’Hôpital de La Tour. Gros plan sur une course à la spécialisation qui ne concerne plus seulement les sportifs d’élite

 

Les échafaudages en moins, on devine déjà l’imposant bâtiment. Le chantier ne dit pas encore le projet: un centre d’excellence dédié à la médecine sportive, une extension qui prendra définitivement place dans quelques mois, à côté de l’actuel Hôpital de La Tour, à Meyrin. Une affaire privée, un investissement de 120 millions de francs qui raconte surtout une certaine évolution de la médecine vers ses propres spécialités.

Dit comme cela, on pourrait croire qu’elle se réserve à une certaine élite, cette médecine-là, en tout cas à celles et ceux qui ont, en plus de leur assurance «normale», une solide couverture complémentaire. C’est loin d’être exact. Dans ce futur centre d’excellence, déjà labellisé Swiss Olympic Medical Center, une simple assurance de base permettra de jouir des infrastructures dédiées à la récupération, après une blessure ou une opération.

Cela en dit long aussi sur la concurrence qui se crée dans ce domaine de pointe (lire ci-dessous). L’Hôpital de La Tour s’est taillé une réputation dans la médecine sportive. Le docteur Finn
Mahler le sait bien. «Je préfère dire médecine du mouvement plutôt que sportive, tranche celui qui était là dès les débuts de cette orientation, en 1995. En réalité, des sportifs d’élite, nous n’en voyons que peu. J’en suis personnellement beaucoup et cela ne constitue que 30 à 40% de mes patients. Chez mes collègues, c’est plus souvent 10 ou 20%. Cette spécialité récente, appelée médecine du sport, concerne tout le monde.»

Pour La Tour, le virage a commencé en 1995, quand Finn Mahler et son frère Per Bo Mahler se sont installés dans un container aménagé afin de développer justement cette médecine du sport. Et avant d’intégrer six mois plus tard un cabinet dans l’enceinte de l’hôpital. Ils étaient donc deux. A ce moment, il y avait zéro consultation en médecine du sport et du mouvement. Aujourd’hui, le service en est à 20 000 par année. Et ce n’est qu’un début.

Oublié, le container à 5000 francs des débuts. Dans quelques mois, un bâtiment flambant neuf à 120 millions de francs sera inauguré. Ce grand écart raconte une évolution que Finn Mahler a vécue. «La médecine du sport, ou du mouvement, du XXIe siècle n’est plus celle du XXe siècle, explique-t-il. Avant, nous étions déjà des spécialistes. Désormais, nous sommes spécialisés dans notre spécialité. Avant, un orthopédiste s’occupait de tout dans son domaine. Maintenant, nous avons des spécialistes du genou, de l’épaule, du pied, de la hanche, du dos. C’est devenu mono-articulaire.»

Cette recherche de l’excellence rappelle la réalité économique. Si l’Hôpital de La Tour a été racheté par Gestron (propriété de la famille Latsis) il y a trois ans, l’accent a immédiatement été mis sur la création de ce nouveau bâtiment, sur la nécessité de devenir un centre de référence suisse et européen au moins. C’est au travers de ce développement que la compétition s’exerce entre les cliniques et hôpitaux privés, mais aussi entre ces structures et les établissements publics.

«Je suis pour la compétition, assure le docteur Finn Mahler. C’est une bonne émulation. Et le marché est grand. Cela ne remet nullement en question le travail des généralistes. Ils sont là pour le tri initial, qui reste essentiel. Mais quand un problème demande une investigation plus poussée, nous pouvons prendre le relais, forts de nos spécialisations. Nous aurons à disposition différents outils à la pointe du progrès. Un laboratoire biomécanique, une chambre hypoxique qui simule le manque d’oxygène, une piscine hydrothérapique, un centre de cryothérapie, des spécialisations dans les traumatismes crâniens, donc en neuropsychologie, et tout l’appareillage classique. Mais un tel centre d’excellence aura aussi un secteur de recherche. Et une section dédiée à la formation de médecins dans les disciplines précises.»

Au total, on parle d’une structure qui réunira dans ce nouveau bâtiment une vingtaine de spécialistes. L’architecture d’une médecine de demain, toujours plus pointue, mais qui restera, en partie au moins, à la portée de tous.
Daniel Visentini

 

Les spécialistes des HUG de plus en plus convoités

Dans le contexte de concurrence qui s’installe partout, la médecine n’est pas épargnée. Un centre d’excellence, cela suppose des spécialistes et il faut bien les dénicher quelque part. A l’Hôpital de La Tour, on va donc passer à une vingtaine de spécialistes, 6 médecins du sport et 14 spécialistes en orthopédie. Eu égard à la qualité de la formation et des infrastructures des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), c’est l’institution publique qui est souvent visée quand il s’agit de démarcher de nouveaux docteurs.Cela pose-t-il un problème aux HUG de voir plusieurs de leurs médecins «dragués» pour partir dans des structures privées? Nicolas de Saussure, responsable de la communication, reste serein. «Notre mission, c’est de former des médecins, explique-t-il. Nous savons qu’en formant, nous dédions une partie de nos docteurs à aller en cabinet ou dans une structure privée, en plus de ceux qui restent pour la relève interne. En réalité, que certains nous quittent pour un hôpital privé n’est pas très surprenant.»

Le souci pourrait néanmoins enfler si tous les meilleurs éléments du service public devaient céder aux sirènes privées. «Oui, plutôt qu’ils partent pour la concurrence, nous avons besoin de garder nos meilleurs médecins pour former les suivants, admet Nicolas de Saussure. Mais nous avons des arguments, en proposant un secteur de recherche, de formation et des infrastructures. Et les HUG proposent aussi des outils médicaux uniques. Alors oui, il y a une concurrence qui existe avec les cliniques privées. Mais nous avons les moyens d’offrir à l’ensemble de la population, quelle que soit la plus basique assurance, une qualité de soins du plus haut niveau.»

A Genève, d’autres structures privées sont en course pour mettre en avant la qualité de leurs soins. C’est une bataille qui, il faut l’espérer, permettra un accroissement dans l’excellence des soins apportés. La volonté de l’Hôpital de La Tour d’ouvrir son centre de rééducation aux assurances de base indique ce souci de toucher le public le plus large.

En revanche, seuls les détenteurs d’une assurance complémentaire pourront subir une opération chirurgicale à Meyrin. Une résurgence du privé dans cette volonté d’élargissement. C’est peut-être là le dernier prix de l’excellence…
D.V.

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