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«Le médecin de famille va devenir un consultant»

Dimanche, 19 mars 2017

Transformation La numérisation change la relation du généraliste à son patient. Restera-t-il au cœur du dispositif de santé en Suisse?

Chez les médecins de famille, le fax a encore de beaux jours devant lui. Alors que le dossier électronique du patient se déploie dans tout le pays, ces praticiens sont encore 70% à l’utiliser pour envoyer des informations sur leur patientèle aux hôpitaux. «Les données doivent être entrées dans le système informatique de la structure hospitalière pour être ensuite imprimées. Dans une étude commandée par Swisscom en 2014, le potentiel d’économie de l’introduction du dossier électronique est estimé entre 80 et 140 millions», rappelle Marc-André Giger, responsable du pôle santé chez KPMG, et auteur d’un travail sur la numérisation dans ce secteur. Alors que les médecins de famille jouent un rôle central dans le dispositif de santé en Suisse, leur rapport au patient est drastiquement transformé par l’introduction du dossier électronique du patient et plus généralement par la digitalisation, prédit-il.

Diagnostic par les patients

Selon Marc-André Giger, grâce aux données contenues dans son dossier et avec l’aide d’applications mobiles ou de gadgets électroniques, le malade sera de plus en plus indépendant de son généraliste. Dans les prochaines années, il sera davantage en mesure de poser lui-même son diagnostic. Il s’adressera alors naturellement à un spécialiste ou ira directement à l’hôpital, évitant ainsi la case généraliste. Même si 36,1% des assurés LAMal en Suisse ont opté pour un modèle alternatif qui suppose un passage chez un généraliste avant tout autre consultation, rappelle SantéSuisse. Selon ses statistiques, dans les agglomérations, entre 2011 et 2015, le nombre de consultations a crû de 27% dans les structures hospitalières mais seulement de 8,7% chez les médecins de famille. Cette tendance inquiète d’ailleurs la faîtière des caisses maladie. «Si, comme certains l’évoquent, le développement des applis de santé engendre plus de visites chez des spécialistes ou directement à l’hôpital, alors le risque est que cette évolution entraîne une augmentation des coûts. En effet, une consultation à l’hôpital coûte environ deux fois plus cher que chez un généraliste, car on y pratique plus d’examens», rappelle Christophe Kaempf, porte-parole de SantéSuisse. Il reste néanmoins convaincu que «les généralistes restent et resteront encore longtemps les piliers du système médical suisse»Pilier peut-être, mais le rôle du médecin de famille est appelé à changer. Marc-André Giger en est persuadé: «Il aura un autre rôle. Toutes les questions de routine seront traitées par des ordinateurs. Les diagnostics seront aussi posés par des machines. Le médecin de famille deviendra un accompagnant, il offrira des conseils, du soutien et il prendra son temps pour cela. Il endossera alors une fonction de consultant.»
Le mot «consultant» ne choque nullement François Héritier, vice-président de Médecins de famille. Il s’y reconnaît: «Nous sommes déjà des consultants puisque nous offrons des consultations. Seulement, avec la digitalisation, nous aurons de plus en plus un rôle d’interprétation, de médiation. Nous allons devoir traduire le jargon, auquel le patient a accès, en des termes compréhensibles.» Il est convaincu que jamais «une application ou un site Internet ne remplacera la confiance et l’intimité que l’on a avec un médecin de famille».
Même son de cloche à l’Office fédéral de la santé publique, qui estime que «le rôle du médecin deviendra encore plus important pour servir de guide dans ce flux d’informations. Le dossier électronique du patient permettra encore mieux d’accomplir cette tâche.»
Ce dossier électronique va donc profondément modifier la façon de pratiquer des médecins de famille, mais il pourrait aussi se révéler dévoreur de temps, ainsi que le craint François Héritier: «Dans les hôpitaux, le dossier électronique tendrait à augmenter le temps consacré à l’administratif. Ainsi un médecin ne passerait plus que 30% de son travail avec ses patients et 70% en colloque et ou devant son ordinateur.»
Frédéric Vormus

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