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Soigner les éclopés de la brousse

Lundi, 20 mars 2017

Rencontre avec Dominique Hugli

Depuis 2008, il a effectué vingt-deux missions humanitaires, a pratiqué plus de quatre cents opérations et a redonné leur dignité à ces Burkinabés meurtris par la pauvreté. Dominique Hügli, chirurgien orthopédiste genevois, responsable du centre médico-chirurgical de Kaya, au Burkina Faso, est aussi un jeune retraité de ses patients genevois depuis le 31 décembre 2016.
Mais le chirurgien n’en a ni l’allure, ni l’emploi du temps. «En janvier dernier, j’étais à Kaya pour ma 22e mission de quinze jours.» Une énième mission rendue possible grâce à l’ONG suisse Morija. Cette dernière est à l’origine de ce centre et de nombreux autres projets. Sur le terrain, l’équipe médicale – deux chirurgiens orthopédistes, un anesthésiste et un instrumentiste au minimum – se confronte, mission après mission, à une cinquantaine de patients: bébés, enfants, adolescents, adultes… Tous attendent les médecins les yeux remplis d’espoir.
«Ils sont résignés à vivre toute leur vie avec des handicaps invraisemblables. Lorsqu’ils viennent nous voir, ils espèrent une sorte de miracle», témoigne Dominique Hügli. En moyenne, l’équipe de bénévoles parvient à offrir cent cinquante consultations et à réaliser une quarantaine d’opérations par mission. «Un travail éprouvant, concède le médecin, mais nous sommes là-bas pour ça.»

Une triste réalité

Parmi ces nombreux patients, la moitié présente des pathologies dues à la malnutrition. «De ce fait, ils sont plus susceptibles aux infections et en présentent parfois de très graves. Notamment des infections osseuses, dites ostéomyélites. Si l’infection atteint un os en croissance, le genou grandit de travers, explique le chirurgien. Nous recevons des enfants avec des déformations impressionnantes en forme de X. Ce qui nous amène à pratiquer des opérations inconcevables à Genève.»
A l’aide de ses instruments et de ses mains, dans lesquelles on devine tant d’expérience et de bienveillance, Dominique Hügli réalise ce miracle: remettre les patients sur pied et leur rendre une dignité humaine. «Ils sont à nouveau intégrés dans leur village, même s’il leur restera toujours un handicap.» En neuf ans de missions, certaines histoires sont marquantes. Comme celle de cet homme venu au centre, porté par deux amis, incapable de marcher tant ses pieds étaient tordus. «Nous l’avons opéré, il a été rééduqué, il a réappris à marcher. Et puis je l’ai revu six mois plus tard… Savez-vous ce qu’il nous a demandé? De lui racheter son fauteuil roulant!» se réjouit le médecin, amusé et ému.

Le dimanche sacré

Ce contact postopératoire avec les patients n’est malheureusement pas si fréquent. «Lorsqu’ils quittent le centre médical, nous ne les revoyons pas forcément. Alors le dimanche, jour où nous ne travaillons pas, je vais dans la brousse pour rendre visite à mes anciens patients.» Ces dimanches dédiés au suivi des patients sont devenus «sacrés» pour Dominique Hügli. A ce propos, il nous raconte un souvenir. «Une toute vieille dame, qui n’arrivait plus à marcher, est arrivée à quatre pattes vers moi, soutenue par les siens. Elle s’est prosternée pour me remercier d’avoir guéri sa petite fille. Dans certaines cultures, ce n’est pas un individu que l’on sauve, mais bien toute une famille», dit-il avec émotion. «Cette histoire nous permet de voir que ce nous faisons a du sens.» A cette joie de rendre une dignité et de recevoir tant de reconnaissance s’ajoute un constat: «Je suis révolté de voir la façon dont nous vivons ici, toujours insatisfaits alors que, de l’autre côté, malgré tant de dénuement, les gens sont heureux.» Lorsqu’il n’est pas au bloc opératoire ou dans la brousse, Dominique Hügli s’attelle à pérenniser ce travail construit au fil des ans. «Je dois absolument former une structure qui tourne sans moi. A terme, il faudra que je sois non seulement remplaçable ici, mais aussi là-bas.»
Gabrielle Carrard

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