< | >

Sortir la langue d’un blessé, un geste inutile et dangereux

Dimanche, 19 mars 2017

Mythe La langue est un organe solidement attaché dans la bouche. Une personne en perte de connaissance ou en crise épileptique n’a aucun risque de l’avaler comme on le croit encore trop souvent.

La scène se répète régulièrement sur les terrains de foot. Après avoir subi un traumatisme crânien ou victime d’un arrêt cardiaque, un joueur s’effondre, inconscient. Animé de bonnes intentions, l’un de ses coéquipiers s’efforce aussitôt de lui ouvrir la bouche et après y avoir introduit ses doigts, tire la langue du blessé afin qu’il «ne l’avale pas». De nombreuses personnes ont d’ailleurs le même réflexe lorsqu’elles se trouvent en présence d’un individu qui fait une crise d’épilepsie. Sans savoir que ce geste est non seulement inutile, mais qu’il peut même être dangereux pour la victime et son «sauveteur».

Impossible, du point de vue anatomique

Contrairement à une idée très répandue, on ne peut pas avaler sa langue. «Du point de vue de l’anatomie, c’est impossible», souligne Patrick Schoettker, médecin-chef dans le service d’anesthésie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), responsable de l’anesthésie ORL et neurochirurgicale. La langue est en effet solidement attachée à la mâchoire mais, «lorsqu’on est inconscient ou profondément endormi, les muscles se relâchent. De ce fait, la mandibule s’affaisse et la langue fait de même.» En outre, la langue est retenue par le frein lingual, une petite languette accrochée à la base de la mâchoire. Autant dire que l’organe gustatif est suffisamment ancré dans la bouche pour n’avoir aucun risque de glisser dans la gorge.
Dans ces conditions, comment expliquer que le mythe selon lequel il faut sortir la langue d’une personne inconsciente soit si largement répandu? Peut-être parce que «les personnes qui perdent connaissance font souvent un bruit respiratoire qui fait croire, à tort, qu’elles avalent leur langue», répond le médecin. Ou peut-être parce qu’on fait l’amalgame avec le sort de «people» qui meurent d’un arrêt de la respiration à la suite d’une overdose. «Dans ce cas, ce sont en fait les drogues elles-mêmes qui sont responsables, car elles ralentissent la fréquence respiratoire. La langue n’y est pour rien.»
Quoi qu’il en soit, si on ne peut pas avaler sa langue, on peut cependant plus ou moins s’étouffer à cause d’elle. «Lorsqu’elle s’affaisse, cela rend le passage de l’air plus difficile», explique Patrick Schoettker. L’organe buccal pourrait même théoriquement obstruer les voies aériennes et bloquer la respiration. Mais «il s’agit de cas extrêmes, qui restent très rares».
Il existe toutefois certaines situations dans lesquelles on peut avoir du mal à respirer à cause de la langue. Les personnes qui ont par exemple une langue volumineuse sont plus à risque que les autres de souffrir d’apnées du sommeil (lire encadré). Par ailleurs, certaines réactions allergiques sévères ou encore des œdèmes dus à un choc, peuvent faire gonfler la langue et provoquer une détresse respiratoire. Il peut arriver aussi qu’après un traumatisme, le sang s’accumule dans la cavité buccale, engendrant un risque de suffocation.

Attention aux morsures

Mais dans ce cas, comme lorsqu’on est en présence d’une personne qui fait un simple malaise, il ne sert à rien de vouloir maintenir sa langue à sa place. Non seulement c’est inutile, mais cela peut même être dangereux. Pour le «sauveteur» d’abord qui, en introduisant sa main dans la bouche de la victime, risque d’être sévèrement mordu. Et d’y perdre un bout de doigt, car «les muscles qui commandent la mandibule sont parmi les plus puissants du corps», souligne l’anesthésiste. Et du coup, l’individu censé être protégé se retrouverait, lui, avec un morceau de phalange dans la bouche, ce qui n’arrangerait rien à sa situation. Mettre une cuillère ou même un bâton dans la bouche d’une personne faisant une crise d’épilepsie n’est pas recommandé non plus, car on peut alors endommager ses gencives ou sa bouche et, en outre, provoquer des infections.
La seule chose à faire lorsqu’on se trouve en présence d’un individu inconscient suite à un malaise et qui respire encore, c’est de le placer en «position latérale de sécurité» (PLS), c’est-à-dire sur le côté avec la tête légèrement en arrière. Cela a pour effet de repousser sa mandibule vers l’avant et de libérer ses voies respiratoires supérieures. En revanche, «s’il s’agit d’une personne accidentée, il faut au contraire s’abstenir de la mobiliser jusqu’à l’arrivée des secours et subluxer sa mandibule, c’est-à-dire tirer les os de sa mâchoire en avant. C’est un geste très simple, mais qui est efficace.» C’est d’ailleurs de cette manière que procèdent les anesthésistes sur leurs patients endormis.
«Il ne faut donc jamais chercher à toucher la langue d’une personne inconsciente ou qui fait une crise d’épilepsie», conclut Patrick Schoettker. En intervenant comme ils l’ont fait, les joueurs de l’Atlético de Madrid pensaient faire acte geste salvateur. Ils avaient tout faux.
Elisabeth Gordon

 

Les multiples fonctions de la langue

La langue est un «organe magique», selon Patrick Schoettker, médecin-chef dans le service d’anesthésie du CHUV. Elle joue d’abord un rôle important lorsque nous mangeons. Elle a en effet une
fonction gustative, grâce aux papilles qui recouvrent sa surface et qui nous permettent de distinguer les différentes saveurs. Elle intervient aussi dans la mastication des aliments qu’elle rassemble dans la bouche et pousse vers les dents, puis dans la déglutition, car elle entraîne le bol alimentaire vers le fond de la gorge.
C’est aussi la langue qui, avec le larynx et les cordes vocales, nous permet de parler. «C’est ce qui explique qu’au cours de l’évolution de l’espèce humaine, la langue a changé de forme et est devenue plus complexe, à mesure que le langage se développait», explique l’anesthésiste. Les personnes dont la langue est peu mobile ont des difficultés de langage, comme le zozotement, qui n’a donc rien à voir avec la présence d’un cheveu sur l’organe.
< Retour à la liste