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La 2ème intervention tarifaire impose la déshumanisation de la médecine (édito de La lettre de l’AMG de juin 2017)

Le patient sacrifié
Chaque jour, l’intelligence artificielle progresse dans tous les domaines de la médecine. Il n’y a pas un mois sans que ne soit annoncé un colloque sur le rôle futur du médecin. Notre profession est basée sur la notion de confiance. L’élément humain est au coeur de notre pratique quotidienne. C’est cette richesse qui doit rester l’axe central de notre métier. Jamais un si grand nombre d’étudiants ne s’est inscrit en 1ère année de médecine. L’intérêt, à la fois pour l’humain et également pour les technologies, est immense. Le dialogue, l’écoute et les échanges avec le patient créent la confiance, qui est l’essence de tout rapport thérapeutique. L’obsession actuelle du minutage se traduit par l’impossibilité de cumuler des positions tarifaires relatives à la prise en charge des patients complexes et fortement atteints dans leur santé. Cela concerne tant les médecins de premier recours que les spécialistes. En effet, la dérive du Conseil fédéral avec la 2e intervention tarifaire mise en consultation le 22 mars 2017 impose une limitation cruelle et inadmissible du temps passé avec le malade (position Tarmed 00.0020 + Consultation, par période de 5 minutes est limitée à 2 fois au maximum). Le patient est le grand oublié du Conseiller fédéral, M. Alain Berset, et de ses services. Etre malade n’est pas un choix. Chaque patient est différent et le temps d’examen ne peut pas être standardisé. Cette nouvelle réforme tarifaire est particulièrement injuste pour les malades les plus graves, à savoir ceux qui nécessitent le plus de temps et d’écoute. La déshumanisation de la médecine est en route! La faute à une réforme tarifaire imposée par l’administration fédérale et non à un robot intelligent.

La médecine n’est pas un commerce
Nous l’avons souvent écrit et répété : la médecine n’est pas un commerce. L’humain ne peut être ramené à des chiffres. Les assureurs ont sans cesse recherché le bon risque dans un souci purement mercantile. Le Conseil fédéral et l’OFSP, tombant dans le piège du minutage strict, offrent aux assureurs-maladie une partie de leur rêve de mainmise sur le système de la santé. Nous avons récemment dénoncé le fait que les assureurs ont déterminé seuls le minutage notamment celui de la coloscopie, du Holter ou encore de l’opération de la cataracte. Désormais, les assureurs ont la maîtrise du temps que les médecins peuvent accorder à leurs patients, sans tenir compte de la situation de chaque cas particulier. Les assureurs s’attaquent maintenant à l’obligation de contracter, à savoir s’ils acceptent ou non de rembourser un médecin. En effet, le parlement discute, à nouveau, de la fin de l’obligation de contracter. La boucle sera bouclée : la mainmise des assureurs sur la santé avec l’aide criarde de certains politiciens sera une dure réalité. Les chiffres auront remporté la bataille face à l’humain. La déshumanisation de la médecine n’est plus un mauvais présage, mais devient hélas la réalité !

Le sens de l’histoire : la médecine ambulatoire
Ce qui est important, c’est la famille, les proches et les amis. Toutes ces personnes qui sont présentes quand on en a besoin. Chacun souhaite recouvrer la santé le plus rapidement possible. Les progrès de la médecine sont allés dans ce sens. L’avènement de la médecine et de la chirurgie ambulatoires ont permis à nos concitoyens de récupérer beaucoup plus vite leur état de santé. Le sens de l’histoire est écrit. Le patient opéré rentre souvent le jour-même après une intervention entouré de ses proches soutenu au besoin par une aide extérieure. Le projet de révision du Conseiller fédéral, M. Alain Berset, pousse à revenir à plus d’hospitalisation en sacrifiant tout un pan de la chirurgie ambulatoire. Ce retour en arrière est un non-sens politique et économique. Les patients hospitalisés ne pourront pas reprendre le travail le lendemain, mais une semaine plus tard. Ces coûts induits par cette nouvelle réforme ne doivent pas être omis et sous-estimés. Le ministre, au-delà de son absence de maîtrise du dossier lors de sa conférence de presse du 22 mars 2017, prouve son manque de vision.

Un frein à la coordination des soins
La prise en charge des patients complexes ou en fin de vie nécessite une coordination et une optimalisation des soins qui sont essentielles. Le patient est au centre. Les soins lui sont prodigués dans un cadre interdisciplinaire où les compétences s’additionnent sous la responsabilité du médecin. L’impossibilité de facturer le temps consacré à la coordination des soins sous prétexte d’économie est absurde et va, là encore, contre l’évolution de soins de qualité. Cette approche thérapeutique multidisciplinaire en plein essor se voit donc brutalement freinée par les décisions de l’administration fédérale.

En 1933, M. René Biot, médecin endocrinologue français, écrivait : « Faire perdre son caractère humanitaire en dépouillant de tout sentiment. C’est fatalement déshumaniser la médecine, c’est la ravaler au rang d’une zootechnie que d’organiser autrement que dans le contact fraternel avec le malade ».
Michel Matter, Président de l’AMG
Didier Châtelain, vice-président de l’AMG
Président des Médecins de Famille Genève (MFGe)