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P. Giannakopoulos, de l’Acropole à Curabilis

Samedi-dimanche 8-9 juillet 2017

Panteleimon Giannakopoulos a dirigé durant dix ans le Département de psychiatrie. Il loue la rigueur et l’efficacité helvétique des HUG, mais dans sa vie en Suisse une dimension lui manque

Chef du Département de psychiatrie des HUG durant dix ans (jusqu’en 2015), puis responsable de l’hôpital-prison Curabilis et directeur du Service des mesures institutionnelles*, Panteleimon Giannakopoulos, né en 1965 à Athènes, n’a jamais pu se faire à l’horaire helvétique. «Ma chronobiologie est restée liée à mon pays. Je suis quelqu’un qui dîne dans les dix restaurants de la ville qui servent après 21 h 30. Pour moi, 19 h 30, c’est l’heure du café…»
Pourtant, l’homme n’est pas un nouveau venu en Suisse. C’est à 24 ans qu’il met pour la première fois les pieds à Genève afin d’achever son doctorat avec son directeur de thèse, Jean Constandinidis, médecin psychiatre, spécialiste de la maladie d’Alzheimer. Il repart à Paris mais revient à l’âge de 30 ans. Il ne quittera plus la Suisse. Nommé professeur en 1998 à la chaire de psychiatrie des âgés à Genève, puis vice-doyen de la Faculté de médecine et enfin chef du Département de psychiatrie, il se souvient de ses débuts. «Lorsque j’ai été nommé très jeune professeur à l’Université de Genève, je venais de nulle part. En Grèce, en France, les liens, les réseaux, le fait d’être «fils de» jouent un rôle prépondérant. En Suisse, le plus important est le mérite.»
Cette possibilité de faire carrière, «de créer», comme il dit, est la raison qui l’a décidé à rester en Suisse. «Dans ce pays, si vous avez de bons arguments, vous pouvez créer dans la durée. Il n’y a pas, dans l’administration, ces couches «napoléoniennes» qui font que vous devez vous référer à un autre qui se réfère lui-même à un troisième et à un quatrième dans un processus sans fin. Si bien que lorsque vous aboutissez finalement à votre objectif, vous êtes déjà à l’heure de la retraite.»Aurait-il pu faire la même carrière en Grèce? La réponse est négative. «Là-bas, les décisions sont changeantes, les contours sont flous. Je me serais épuisé avant de pouvoir réaliser quelque chose.» Pourtant, atteindre ses objectifs à Genève n’est pas non plus aisé. Panteleimon Giannakopoulos a appris l’art de la négociation et du compromis. «Il faut de la persévérance et un sens de la diplomatie. Vous ne sortez ni perdant à 100% ni gagnant à 100%.» Un talent de négociateur qu’il avait déjà exercé chez les jésuites, au Lycée Léonin (école bilingue grecque et française) d’Athènes, dans lequel les cours de latin et de grec ancien étaient donnés par des professeurs en soutane.
Ce sens du compromis, ce respect de l’altérité sont des valeurs helvétiques que le psychiatre apprécie particulièrement. «Des valeurs qui manquent souvent en Grèce, où la rencontre avec l’autre se fait essentiellement dans le conflit. En Suisse, les gens ne parlent pas la même langue et ne partagent pas une histoire millénaire, mais ils ont dû négocier avec la présence de l’autre, passer des accords pour vivre ensemble. Pour moi, c’est l’un des aspects les plus surprenants et les plus intéressants de ce pays.»
Un regret? «Les discussions politiques me manquent; je nourris une vraie passion pour le fait politique. Comme enfant, j’ai vécu la chute de la dictature en Grèce, ce sont des images qui marquent. Puis, durant mes années d’université à Athènes, j’ai participé aux discussions enflammées de l’époque. J’ai d’ailleurs joué un rôle important au sein des Jeunesses socialistes. Si j’étais demeuré en Grèce, j’aurais peut-être fait une carrière politique.» Et ici? «Je suis désorienté. Situer la limite entre la droite et la gauche en Suisse n’est pas toujours aisé… Mais je n’exclus rien.»
Cet enfant du Vieux Phalère – quartier portuaire d’Athènes – ne supporte plus le manque d’organisation et de rigueur qu’il rencontre souvent en Grèce. Le «on verra…» si typiquement hellénique le rend fou. Mais quand il pense passion, culture, histoire, douceur de vivre, irrésistiblement ses pensées le ramènent au pays. «Dans la Grèce de ma jeunesse, on se promenait à Athènes comme on voulait. On pensait à son avenir sans imaginer que le voisin allait vous nuire ou qu’une bombe allait exploser. Les gens sortaient au théâtre, fréquentaient les cinémas d’art et d’essai. On passait des heures à discuter politique, poésie, philosophie, dans les cafés, au pied de l’Acropole.» Une époque d’insouciance, de richesse et de «liberté insoupçonnée» qui a régné jusqu’à la fin des années 90. «Je conserve de ces années-là un référentiel d’espoir, l’espoir de vivre à nouveau dans une société en liberté. Et cet espoir permet de lutter contre la panique morale, la crainte sécuritaire qui s’est emparée de nos sociétés depuis le début des années 2000.»
* Service créé en janvier 2017 et chargé de gérer les dossiers des prévenus condamnés à une mesure (traitement en milieu fermé ou ouvert) prévue par le Code pénal, y compris l’internement.
Catherine Focas

 

«Mon premier 1er Août a été un choc absolu»

 «Je suis un véritable citadin, aussi après avoir vécu à Athènes et à Londres, ma première impression en arrivant à Genève a été celle d’une ville moins trépidante, calme, ordonnée, sans beaucoup de vie. J’ai été frappé par un côté conformiste. J’ai l’impression que la vie sociale est parfois moins stimulante, mais il y a certainement plus d’efficacité et la possibilité d’atteindre ses objectifs.
»La première fois que j’ai été invité à un 1er Août a été un choc absolu. Pour nous, une fête nationale est associée à la guerre, aux tanks, à la liberté, aux parades militaires, à la commémoration des morts. Et je voyais des gens qui mangeaient sur l’herbe pour fêter la paix, un accord de non-agression et de collaboration entre cantons.
»Le fait de venir d’un pays qui a une histoire marquée par les conflits et le sang donne du recul. Les Grecs ont survécu à des situations différentes, ont géré des conflits importants, la conscience nationale s’est construite sur la communauté du sang versé. Ces références sont une source de richesse importante. Ici, j’ai parfois l’impression d’être dans un endroit protégé où les gens peuvent vivre sans racines. Il y a le confort matériel. Le risque est de mener sa vie sans se penser en tant qu’être humain dans le monde, sans se poser trop de questions.
»Ce questionnement existentiel, cette dimension-là, je l’ai retrouvé lorsque j’ai formé des jeunes de mon pays. Cela m’a d’ailleurs attiré des critiques. J’ai dû prouver qu’il n’y avait pas de favoritisme par rapport aux autres étudiants. J’ai retrouvé chez ces jeunes la rapidité d’esprit, la culture et les interrogations sur le sens de la vie.
»Leur défaut? Un travail trop souvent fait à la va-vite, c’est le travers grec le plus important que j’ai eu à corriger. Mais beaucoup ont appris la rigueur, la persévérance, l’amour du travail bien fait et ils sont restés ici. D’autres n’ont pas supporté la vie en Suisse et sont repartis.»
C.F.

 

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