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UDC et scientologues, même combat

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Lundi, 28 août 2017

Deux démarches simultanées, dont une au parfum sectaire, visent à interdire l’usage des électrochocs. Une thérapie à laquelle la psychiatrie a recours pour traiter les dépressions graves. Enquête

Pure coïncidence ou connivences gênantes? La question se pose autour d’une double intervention visant à interdire l’usage des traitements psychiatriques par électrochocs en Suisse. La première est une pétition lancée au début de l’été par un organisme au nom équivoque, la Commission des citoyens pour les droits de l’homme (CCDH). En fait, une émanation de la sulfureuse «Eglise» de scientologie. La seconde n’est rien de moins qu’un postulat adressé au Conseil fédéral, au mois de juin dernier. Son auteur, le conseiller national UDC bernois Erich von Siebenthal, agit avec l’appui de deux de ses collègues de parti, Verena Herzog (TG) et Yvette Estermann (LU).
Les deux textes s’attaquent en des termes très durs à l’électroconvulsivothérapie (ECT), ou sismothérapie, utilisée pour soigner des dépressions profondes et certains cas de schizophrénie (lire ci-contre). «Des chocs électriques d’une telle violence provoquent des dégâts irréversibles sur le cerveau, accuse le postulat UDC. En outre, rien ne prouve que les dépressions les plus graves sont liées à un dysfonctionnement cérébral.» Par conséquent, les électrochocs, que les cosignataires assimilent aux saignées du Moyen Age, «n’ont pas à être considérés comme une solution».
Rhétorique similaire dans la pétition de la CCDH: «L’ECT altère la mémoire de manière permanente et provoque d’autres signes de dysfonctionnement mental à long terme, tels que des difficultés de concentration.» La présidente vaudoise de cette entité, Laurence Walter, refuse de voir dans l’usage d’électrochocs un traitement médical. Citant un psychiatre hongrois du nom de Thomas Szasz, elle insiste: «C’est de la barbarie.» Feu le professeur Szasz n’est autre que le cofondateur de la CCDH aux Etats-Unis. Avec la scientologie, qui n’a de cesse de dénoncer les méfaits supposés de la psychiatrie dans le monde.
Les deux démarches, bien que simultanées, ne seraient pas coordonnées. C’est en tout cas ce que déclarent, séparément, Laurence Walter et Erich von Siebenthal. La responsable de la CCDH, elle-même scientologue, évoque un combat engagé depuis des années contre la sismothérapie. Elle se réjouit de cette coïncidence et «espère que d’autres parlementaires interviendront» pour faire abolir cette pratique. L’élu bernois, pour sa part, dit avoir été sensibilisé à la thématique par diverses personnes et à travers les médias. Des personnes en lien avec la CCDH, voire la scientologie? «Non, assure-t-il. Je n’ai aucun contact avec ce groupe.»
Le Dr Pierre Vallon a des raisons d’en douter. Ce médecin psychiatre vaudois préside la Société suisse de psychiatrie et de psychothérapie (SSPP). A ce titre, il a tenté de rencontrer Erich von Siebenthal au début de l’année 2017, après que le conseiller national UDC a interpellé une première fois le gouvernement à propos de la «nocivité» des électrochocs. Objectif: lui exposer l’origine de la sismothérapie, ses développements et son usage en Suisse. «La réunion prévue a été annulée quand je me suis rendu compte que deux des personnes qui allaient y assister étaient membres de la CCDH, explique le Dr Vallon. Je considère en effet que l’opposition entre les thèses de la scientologie et de cette commission et les valeurs de la psychiatrie est irréconciliable.»

«Une pseudoscience»

Interrogé à ce sujet, Erich von Siebenthal dit ne pas avoir eu de contact avec le président de la SSPP. Il admet toutefois connaître l’un des invités avec qui le Dr Vallon voulait éviter d’échanger: un certain Felix Altorfer. «Je le côtoie depuis longtemps, mais pour d’autres choses.» Interviewé en 2011 par la Baselland­schaftliche Zeitung, Felix Altorfer qualifiait la psychiatrie de «pseudoscience». Il est l’un des principaux activistes de la CCDH en Suisse alémanique. Eric von Siebenthal le savait-il? «Non», répond une fois encore le conseiller national UDC.
Reste que l’existence possible de liens entre le plus grand parti de Suisse et la mouvance sectaire scientologue a été évoquée à plusieurs reprises ces dernières années. Le St. Galler Tagblatt a ainsi publié deux enquêtes, en 2009 et 2012, montrant la convergence d’offensives lancées contre la Ritaline dans des parlements cantonaux. Les auteurs de ces interventions pointaient du doigt les dangers potentiels de ce médicament aussi populaire que controversé, prescrit notamment aux enfants hyperactifs. Or, dans plusieurs cas, les informations qui les étayaient provenaient directement de la CCDH.
Patrick Monay

Une technique efficace, mais rarement utilisée en Suisse

La sismothérapie est pratiquée dans une douzaine d’hôpitaux suisses, qui traitent au total 200 à 300 patients par année. «C’est très peu si l’on considère qu’une personne sur quatre vivant en Suisse souffrira vraisemblablement de troubles psychiques une fois dans sa vie», souligne Pierre Vallon, président de la Société suisse de psychiatrie et de psychothérapie.

Dr Vallon, pourquoi utiliser des électrochocs en médecine?
On s’est rendu compte il y a longtemps que l’humeur des personnes souffrant de dépression s’éclaircissait lorsqu’elles faisaient une crise d’épilepsie. Cela soulageait leur mal. D’où l’idée d’un système artificiel créant des convulsions semblables. De nos jours, cela se fait sous anesthésie générale. On curarise les muscles pour éviter les fractures. Et deux électrodes placées de part et d’autre du crâne du patient provoquent une microstimulation électrique. Tous les neurones se déchargent en même temps et le cerveau opère une sorte de redémarrage, qui soulage la personne de ses symptômes.

Si l’on en croit le monde médical, le taux de réussite est supérieur  à celui des antidépresseurs…
Oui. J’ai vu des patients qui avaient bénéficié d’électrochocs vingt ans plus tôt et qui n’avaient plus souffert du tout durant cette période.

Si cette technique est aussi performante, pourquoi son usage reste-t-il confidentiel?
D’une part, parce qu’on la réserve à des cas graves, des dépressions profondes et résistantes avec de fortes envies suicidaires ou des formes particulières de schizophrénie. C’est un traitement de deuxième ou troisième recours, qui n’est prescrit que lorsque les médicaments n’ont pas les effets escomptés. D’autre part, nous devons vaincre les peurs entretenues par les scientologues et certains politiciens.

Peut-on dire avec certitude que les électrochocs ne grillent pas le cerveau?
Ils détruisent quelques milliers de neurones, comme il en meurt tous les jours. C’est l’équivalent d’une bonne cuite un samedi soir.

Les patients qui passent par là parlent de pertes de mémoire et de difficultés de concentration…
Il s’agit de la mémoire immédiate. Pour la mémoire à long terme, il n’y a aucun dommage. Les gens se sentent vaseux pendant un moment, comme après une crise d’épilepsie. Quant aux difficultés d’attention, elles peuvent être liées à la dépression.

Les critiques visant cette méthode ne proviennent pas toutes des milieux scientologues…
C’est vrai. Il existe un courant d’anti­psychiatrie, notamment aux Etats-Unis, qui continue de penser que ce sont les médecins qui rendent les gens malades…

Quand on a comme vous quarante ans d’expérience en psychiatrie, comment vit-on ces attaques?
Cela fait partie du paysage. Dire que nous sommes à la botte des géants pharmaceutiques, c’est un peu la théorie du complot. La psychiatrie s’appuie sur des preuves scientifiques et nous sommes très prudents par rapport aux effets des traitements. On sait que les neuroleptiques peuvent provoquer des troubles métaboliques, du diabète. Cela fait partie de notre conscience professionnelle de réduire la médication au minimum nécessaire.
Pierre Vallon Pérsident de la Société Suisse de psychiatrie et psychothérapie

 

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