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Chaque année, 1200 morts seraient évitables dans les hôpitaux suisses

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Dimanche, 3 septembre 2017

Qualité des soins Oliver Peters, numéro 2 du CHUV, interprète les chiffres d’une première étude nationale.

Pour la première fois en Suissse, une enquête s’est penchée sur les «événements indésirables» que subissent les patients des hôpitaux helvétiques. Dans le jargon médical, il s’agit d’événements «non souhaités et inattendus causés par des soins dispensés aux patients». Avec des conséquences pouvant se révéler bénignes jusqu’à mortelles. Résultat de la recherche? Le nombre d’événements indésirables est au même niveau qu’ailleurs dans le monde. «Contrairement à ce que nous avons toujours prétendu», explique Oliver Peters, vice-directeur du CHUV. Il nous livre son extrapolation: en Suisse, 1200 patients meurent chaque année des suites d’un événement indésirable évitable. Pour Oliver Peters, «si globalement le système de santé donne satisfaction, il existe une marge de progression et d’amélioration de la qualité des soins en Suisse».

Une étude nationale révèle un déficit dans la qualité des soins

Hôpitaux Une première recherche en Suisse confirme que les établissements de santé ont le même taux d’événements indésirables que le reste du monde. Pour les spécialistes, un potentiel d’amélioration existe.

La Suisse a la manie des rapports, des compilations statistiques et des études en tout genre. Pourtant un sujet d’importance, responsable de la mort de plusieurs milliers de nos concitoyens et qui coûte des centaines de millions de francs à l’assurance-maladie, n’a jamais été passé au crible des données récoltées dans notre pays. Une enquête, publiée en juin de cette année, fait désormais le point sur les déficiences en Suisse, évitables ou pas, de la qualité des soins. Dans le jargon hospitalier, on les appelle les événements indésirables. Oliver Peters, vice-directeur du CHUV, en donne la définition suivante: «Ce sont des événements pas souhaités et inattendus causés par des soins dispensés aux patients. Ils ne dépendent nullement de l’évolution naturelle d’une maladie ou de complications postopératoires anticipées. C’est un concept large qui va des infections nosocomiales aux escarres en passant par une chute ou l’opération d’un mauvais membre, voire d’un autre patient. Avec des conséquences pouvant se révéler bénignes jusqu’à mortelles.»

La moitié est évitable

L’enquête, dirigée par le Pr Bernard Burnand, de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive, s’est basée sur l’examen rétrospectif de 1000 dossiers de patients d’un hôpital public de moyenne importance, dont le nom est volontairement anonyme: 400 concernaient des interventions chirurgicales et 600 des séjours médicaux, hors psychiatrie et réadaptation.
Au moins un élément indésirable est survenu dans 12,3% des hospitalisations. Près de la moitié (6%) aurait pu être évitée, selon des critères précis établis avant la recherche; 60% de ces événements n’ont eu aucune ou très peu de conséquences pour le patient, alors que 23% de ceux-ci se sont révélés graves.
Les patients chirurgicaux sont deux fois plus concernés par ces événements indésirables évitables. «De même que les malades les plus âgés et ceux qui restent le plus longtemps à l’hôpital, ajoute Anne-Claude Griesser, directrice médicale adjointe du CHUV. La complexité de la prise en charge, les besoins de coordination et la multiplicité des intervenants autour de ces patients sont plus importants et induisent plus de complications donc plus de risques. Les hôpitaux universitaires concentrent ces types de cas.»
Oliver Peters se réjouit des résultats de l’étude. Depuis de nombreuses années, il défend une approche plus qualitative et sécuritaire des soins hospitaliers. Cette préoccupation l’habitait déjà lorsqu’il occupait la fonction de vice-directeur de l’Office fédéral de la santé publique.
«Jusqu’alors, les données pour la Suisse étaient extrapolées à partir d’études faites aux États-Unis à la fin des années 1990. Pour la première fois, quelqu’un a fait l’effort d’analyser des dossiers d’un hôpital d’ici. Le nombre d’événements indésirables est au même niveau qu’ailleurs dans le monde. Alors qu’en Suisse nous avons toujours prétendu que notre système de santé comptait parmi les meilleurs du monde et ne connaissait pas ces problèmes», s’exclame-t-il.
Même si l’étude du Pr Burnand n’a dénombré aucun mort, ce qui se justifie aisément d’un point de vue statistique, la recherche des décès imputables aux événements indésirables évitables est calculable. En effet, comme les taux suisses correspondent aux chiffres internationaux, il est possible de les déduire. Chaque année, sur un million de personnes qui séjournent dans l’un des 285 hôpitaux ou maisons de naissance suisses, 120 000 sont concernées par un incident, dont la moitié aurait pu être évitée (60 000).
Oliver Peters nous livre son calcul: «Il faut alors appliquer le coefficient de décès de 0,2% que l’on trouve dans l’étude américaine. Nous arrivons donc aux chiffres de 1200 patients morts des suites d’un événement indésirable évitable. Et c’est encore une estimation conservatrice!» En effet, certains spécialistes, en se basant uniquement sur des estimations internationales, tablent sur un nombre de décès allant de 2000 à 3000.
Toutefois, le Pr Burnand préfère rester prudent: «Il est difficile de faire des extrapolations à partir d’un seul hôpital. Il en faudrait plus, de diverses importances et avec des concentrations de patients plus sévèrement atteints pour en tirer des chiffres exacts.»
D’autant que le lien entre un événement indésirable évitable et la mort d’un patient n’est pas toujours évident, ainsi que le rappelle Juliette Harari, directrice des affaires juridiques des HUG: «Il est difficile d’établir un rapport de causalité entre une erreur médicale et un décès. Lorsqu’il n’est pas possible de déterminer l’origine d’une mort, le ministère public ou la police ouvre une enquête pénale sur la base d’un constat de décès. Dans ces cas, l’hôpital attend les conclusions. Quand nous le pouvons, nous donnons le plus d’informations à la famille du défunt.»
Pour Oliver Peters, «si globalement le système de santé suisse donne satisfaction à ses utilisateurs, il existe une marge de progression et d’amélioration de la qualité des soins et de la sécurité des patients en Suisse. Nous pouvons et devons faire mieux avec les moyens et ressources dont nous disposons.»
Ces thématiques gagnent en importance dans les hôpitaux suisses (lire ci-contre), il manque encore une étude complémentaire établissant précisément le nombre de décès évitables dans nos établissements de soins.
Frédéric Vormus

 

 

Le CHUV mise sur des listes et la digitalisation pour améliorer la sécurité

Même si les chiffres de l’étude sont nouveaux, le phénomène des événements évitables est connu. Ainsi le CHUV n’a pas attendu la publication de l’étude du Pr Burnand pour mettre en place des mesures de qualité et de sécurité. Certaines concourent à limiter le nombre d’événements indésirables évitables. La liste de contrôle préopératoire, lancée en 2010, compte parmi les actes les plus usités. «Avant toute opération, l’équipe médicale doit s’arrêter. Elle vérifie qu’il s’agit du bon patient, que l’intervention est identifiée, que la documentation clinique est à jour et que les instruments sont présents. Exactement comme un pilote avant de décoller», illustre Oliver Peters, directeur adjoint de l’établissement vaudois.
En 2016, 87,7% des opérations ont été précédées par un passage en revue d’une check-list. Pourtant, depuis son introduction, aucune incidence mesurable n’a été constatée sur le taux de mortalité. «C’est une sécurisation d’un processus. Mais, comme dans un avion, ça n’évite pas forcément l’accident», résume le dirigeant.
Une autre liste, RECI pour Recueil des événements critiques et indésirables, est un outil informatique de récolte des situations qui ont induit un problème pour les patients ou les collaborateurs. «Nous avons plus de 6000 annonces annuelles analysées par des professionnels. On peut faire des erreurs, mais pas les répéter», affirme Anne-Claude Griesser, directrice médicale adjointe.
La digitalisation du dossier du patient et de la prescription médicamenteuse limite également les risques. L’électronique réduit les problèmes de communication lorsque plusieurs médecins suivent un même malade. L’administration de médicaments est aussi facilitée. Anne-Claude Griesser explique de quelle façon: «Le patient a au poignet un bracelet muni de l’identité et d’un code-barres. Le personnel soignant vérifie ainsi l’identité de celui qui reçoit le traitement. Le CHUV introduit une prescription informatisée qui permet d’améliorer la sécurité et le monitoring de la prescription; 1400 patients par jour sont déjà couverts par ce système.» Le CHUV, à l’instar d’autres hôpitaux, adopte de plus en plus de standards organisationnels basés sur la qualité et la sécurité.

 

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