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Le combat du plus petit assureur maladie du pays

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 Mercredi, 6 septembre 2017

Une microcaisse est menacée d’un retrait de licence car elle refuse de numériser ses dossiers. Rencontre avec son exotique patron

Daniel Rüegg travaille dans une maisonnette en bois rouge au centre du village de Turbenthal (ZH). Chemise rentrée dans son jean, Birkenstock aux pieds, le Zurichois de 63 ans ouvre la porte de la plus petite assurance-maladie indépendante de Suisse: une pièce éclairée au néon, décorée d’un bureau, d’une multitude de classeurs et d’un empilement de bûches pour se chauffer en hiver. Ne cherchez pas d’ordinateur, il n’y en a pas. «Je n’en ai pas besoin!» s’exclame le patron et seul employé de la caisse maladie de Turbenthal, en faisant vibrer sa moustache. Pour remplir les fiches en carton de ses 400 assurés, il préfère sa bonne vieille machine à écrire, disposée fièrement dans un coin du bureau.
L’assureur est engagé dans un bras de fer avec la Confédération car il refuse de numériser les données de ses clients. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) exige de recevoir ces informations par voie électronique plutôt que par la poste, comme le prescrit la loi, et menace de lui retirer sa licence. L’affaire s’est envenimée ce printemps et se trouve désormais devant le Tribunal administratif fédéral (TAF).

Défendu au Conseil national

Si le Zurichois s’obstine à ne pas emprunter le virage digital, ce n’est pas par seul attachement aux vieilles méthodes. Selon ses calculs, l’achat d’un ordinateur, du programme nécessaire et de sa mise à jour régulière coûterait près de 65 000 francs par an. Celui qui propose aujourd’hui les primes les moins chères du pays serait alors obligé d’augmenter ses tarifs. Une hausse qui serait fatale à son entreprise, comme d’autres normes administratives l’ont été à d’autres petites caisses, se désole-t-il.
«L’OFSP fait preuve de formalisme excessif», estime Christophe Kaempf, du département politique et communication de la faîtière des assurances, SantéSuisse. Le conseiller national Gregor Rutz a aussi pris la défense de l’excentrique patron. L’UDC zurichois a interpellé en mai le Conseil fédéral sur l’opportunité des exigences en question. De la bureaucratie disproportionnée?
«De graves manquements ont été constatés chez l’assureur concerné. L’absence de système informatique ne constitue pas à elle seule la raison des mesures prises par l’OFSP», lui a-t-il été répondu. L’office ne veut pas en dire plus, la procédure étant en cours.
Daniel Rüegg est résolu à lui tenir tête. Formé comme employé de commerce, engagé pendant deux décennies au sein de l’Exécutif local (sans parti), il a repris les rênes il y a 33 ans d’une des plus vieilles assurances du pays, fondée en 1888. Le système qu’il a mis en place est une exception en Suisse. Son assurance ne propose qu’une seule franchise, à 300 francs. La prime mensuelle est de 255 francs pour les adultes. Les Suisses paient en moyenne 447 francs par mois pour leur assurance de base. «Ici, tout le monde est solidaire, les personnes en bonne santé et les malades», affirme l’assureur.

Rester petit à tout prix

Le Zurichois a une vision bien précise de comment mener ses affaires, comme sa vie privée. «Tout ce qui n’est pas nécessaire est superflu.» Il n’a pas de voiture, de télévision ni de téléphone portable. Pas de site Internet non plus. «Je ne suis pas riche mais j’ai ce qu’il me faut. Mon assurance tourne.»
Ses clients, qui doivent être domiciliés à Turbenthal ou l’une des deux communes voisines, il les connaît bien et discute avec eux des traitements à suivre ou non, ceux qu’il juge nécessaires ou non. Il parvient ainsi à maintenir le montant des primes à un niveau imbattable. «C’est primordial pour mon assurance de rester petite. Mon modèle ne fonctionnerait pas si j’avais plus de 400 assurés.» Les tarifs défiant toute concurrence suscitent chaque année un gros intérêt. «Mais dès que j’explique à des assurés potentiels que je ne communique pas par voie électronique, ils déchantent.»
Selon Christophe Kaempf, de SantéSuisse, «Daniel Rüegg est certes une figure exotique de la branche et le système qu’il a mis en place disparaîtra sûrement après son départ, mais celui-ci fonctionne bien. Les coûts par assuré sont bas.»
Daniel Rüegg, lui, se voit continuer aussi longtemps qu’il le pourra. Et ne se montre pas trop inquiet. «Depuis le début on prédit que je ne perdurerai pas. Et je suis toujours là.»
Gabriel Sassoon

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