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A quoi rêvent les étudiants en médecine?

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Dimanche, 17 septembre 2017

Une étude lausannoise montre que les songes des futurs médecins traduisent souvent des préoccupations liées à la performance et à la compétitivité.

Leur rêve est de devenir médecin. Mais, paradoxalement, le milieu médical auquel ils sont progressivement confrontés peut aussi les faire cauchemarder! Une récente étude publiée par le CHUV s’est en effet penchée sur les songes des étudiants en médecine lausannois, qui seraient régulièrement traversés par des questions de performance, de compétitivité et d’évaluation. «Cela a été une surprise de découvrir qu’il s’agit de l’une des thématiques qui revient le plus souvent dans leurs rêves, puisque plus de la moitié d’entre eux évoquaient une notion de performance en lien avec leurs études, et tout particulièrement le stress des examens», explique le psychiatre Friedrich Stiefel, l’un des trois auteurs de cette recherche. Comme cet étudiant qui rêve qu’une personne lui parle et l’empêche de se concentrer en plein examen de première année. Ou encore cet autre qui cherche désespérément la salle où se déroule son épreuve écrite. «Étant donné que les rêves sont considérés comme la simulation de situations jugées menaçantes ou comme la continuité de préoccupations ou d’intérêts diurnes, ces résultats peuvent représenter l’expression de pressions importantes sur le plan des connaissances à acquérir et des sélections à passer, poursuit le spécialiste. C’est par ailleurs intéressant d’observer que ces tensions ont un effet important et durable sur leur vécu, vu que le contenu de leurs rêves reste sensiblement le même durant tout le cursus, donc au-delà des deux premières années, très sélectives.»
Pour arriver à cette conclusion, plus de 600 rêves ont été analysés, toutes années d’étude confondues. «Depuis quelques années, notre intérêt ne porte plus seulement sur le vécu des patients, mais également sur celui des professionnels de la santé, car il influence la relation clinique», souligne la chercheuse au CHUV Céline Bourquin, coauteure de cette étude.
Et le sujet des rêves des futurs médecins n’a que très rarement été abordé. «Jusqu’ici, seule une étude américaine, moins fouillée, avait été réalisée sur cette thématique», note Mathilde Nikles, étudiante en médecine qui a fait de cette étude son travail de maîtrise et s’apprête, dans le cadre de sa thèse, à reproduire l’expérience à Fribourg, où les modalités d’organisation du cursus sont différentes.
Le contexte des études influencerait donc le contenu des rêves des «apprentis docteurs». Hormis la notion récurrente de performance, plusieurs autres thèmes spécifiques apparaissent dans leurs songes. Ainsi, les futurs médecins confrontés à des situations cliniques se retrouvent régulièrement dans des postures difficiles, à l’instar de cet étudiant qui n’arrive plus à rebrancher une perfusion d’un patient. Des idées de grandeur et de toute-puissance – par exemple se retrouver aux côtés de Beyoncé! – s’immiscent également dans cette activité onirique, où figurent en bonne place les professeurs.
«Cette thématique est intéressante, car l’enseignant est parfois dans une position dominante, parfois égale ou inférieure, notamment quand un étudiant en laisse un gagner au ping-pong parce qu’il lui fait pitié!» a constaté Mathilde Nikles. Quelquefois, aussi, les étudiants se rêvent patients, généralement atteints de maladies incurables. Ici et là passent également, de manière notable et sans que les chercheurs puissent se l’expliquer, des animaux tels que des ours, des araignées ou des tortues!

Une modification de l’apprentissage

«Notre position n’est pas d’apporter une réponse individuelle au sens des rêves, mais de comprendre si un contexte spécifique se trouve reflété dans la production onirique d’une collectivité, ce qui semble ici être le cas», précise Céline Bourquin
Comment aider ces étudiants à mieux vivre – et rêver – leurs études? «On ne peut pas faire abstraction du caractère stressant du métier de médecin, insiste Friedrich Stiefel. Il s’agit dès lors de leur donner les moyens de réfléchir à leur situation, et non uniquement de la subir. Cela implique qu’ils apprennent à accéder et à penser leur monde interne (vécu psychologique), tout en étant capables d’intégrer le contexte social qui influence leur futur métier. L’introduction des sciences humaines et sociales dans leur cursus contribue à mieux se positionner dans le champ scientifique et hautement social de la médecine.»
Et Jean-Daniel Tissot, doyen de la Faculté de biologie et de médecine de Lausanne, de conclure: «Étudier la médecine est une passion. Comme toute passion, elle contient en elle amour et souffrance. Cela dit, il nous incombe de prendre en considération les besoins – exprimés, rêvés ou intégrés dans des cauchemars – de nos étudiants. Il en va de la qualité de leur vie et de notre crédibilité!»
Frédéric Rein

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