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Patients en otage : le chaos programmé (édito de La Lettre de l’AMGe d’octobre 2017)

Les détails de l’Ordonnance sur la fixation et l’adaptation de structures tarifaires dans l’assurance-maladie (Tarmed) révisée par M. Alain Berset ne sont pas encore connus, alors que l’ordonnance doit entrer en vigueur le 1er janvier 2018. En revanche, les annonces faites par le communiqué de presse du 16 août de l’Office fédéral de la santé publique (ci-après OFSP) font craindre le pire aux patients et à leurs médecins. En particulier, la limitation dramatique et incompréhensible du temps de consultation à 20 minutes au maximum pour l’anamnèse et le dialogue avec le patient – cet espace indispensable pour instaurer un rapport de confiance avec le patient – fâche. De plus, toutes les prestations médicales de coordination destinées aux patients sont limitées à 30 minutes par trimestre. Absurde et impossible ! Certes, il pourrait y avoir, suite à une demande expresse du médecin auprès de l’assurance et après l’accord de cette dernière, une possibilité de prolongation de ces limitations selon les circonstances et les problèmes particuliers présentés par le patient. Le chaos thérapeutique et administratif est programmé.

2 millions de demandes par mois
Imaginez que chaque médecin exerçant en Suisse fasse trois demandes par jour aux assurances maladie pour obtenir des dérogations du temps de consultation pour des cas complexes, cela ferait près de 100’000 demandes par jour, 500’000 par semaine, 2 millions par mois ! Ces chiffres ne sont hélas pas qu’hypothétiques. En effet, de telles demandes seront indispensables pour tout patient luttant contre le cancer, souffrant de la maladie d’Alzheimer, du syndrome de Parkinson, patient étranger avec ou sans traducteur, migrant, obèse, post-accident vasculaire, diabétique, hypertendu, handicapé, multi-pathologique,…. La liste serait trop longue. Et avec quel délai de réponse de la part de l’assureur ? Immédiatement, dans les 15 minutes, le lendemain, dans une semaine ? Que devra faire le médecin dans cette situation : poursuivre la consultation, s’arrêter, téléphoner, envoyer un courriel ou une lettre ? Qui traitera ces demandes ? Car seuls les médecins-conseils pourront légalement y répondre. Bref, l’inapplicable est là et la débâcle décidée par voie d’Ordonnance fédérale est inéluctable en 2018.

Fragmentation de la prise en charge
La consultation sera-t-elle réduite à ne régler qu’un problème ? Dans un quotidien où les pathologies sont rarement uniques et où la coordination responsable des soins entre les différents intervenants thérapeutiques en cas de pathologies complexes et/ou multiples devrait être l’évidence, ce minutage absurde entraînera-t-il, comme règle voulue par M. Alain Berset, la multiplication des consultations pour le même patient avec des agendas médicaux impossibles à gérer ? L’augmentation des coûts et les désagréments pour les patients et leurs médecins seront évidents.

Informer la population
Dès que les détails de la nouvelle tarification seront annoncés et analysés, nous devrons informer les patients et l’ensemble des citoyens des conséquences désastreuses, si celles-ci devaient rester conformes au communiqué de presse du 16 août de l’OFSP. Des affiches dans nos cabinets et un impact médiatique fort au cours du dernier trimestre 2017 seront nécessaires. Nous n’aurons que quelques semaines pour organiser nos consultations, les urgences et la chirurgie ambulatoire, la réforme ayant de multiples impacts.

Un conseiller fédéral affaibli
Le résultat sur la prévoyance vieillesse et la réforme des retraites est tombé : le Conseiller fédéral, M. Alain Berset, est affaibli et minorisé, comme il l’a été trop souvent dans le domaine de la santé. Nous avons évité, pour l’instant, « Kranken-Cassis », qui gère en l’état le département des affaires étrangères. Toutefois, M. Ignazio Cassis aura, à n’en pas douter, une influence dans le domaine de la santé au sein du Conseil fédéral. Les combats qui nous attendent sont nombreux et dangereux. Les principaux risques sont le rationnement des soins via le budget global et la fin du libre choix du médecin via la fin programmée de l’obligation de contracter. Les référendums sont prêts et notre motivation à combattre ces funestes destinées est maximale. Là encore, les patients et leurs familles devront avoir un impact massif pour influer les politiciens dans leurs choix. Ce qui est en jeu, c’est la qualité de la prise en charge des patients et l’excellence des soins. Le Conseiller fédéral, M. Alain Berset, a déclaré que «l’objectif est de garantir la meilleure médecine possible, mais d’avoir une relation entre la prestation et le prix qui convient». Comme dans la prévoyance vieillesse, il ne voit pas les feux rouges qui sont devant lui et les avertissements venant de l’ensemble du corps médical, de la population, des hôpitaux et des assureurs appartenant à Santésuisse. Seule la faîtière Curafutura, présidée jusqu’à peu par M. Ignazio Cassis, a dit adhérer à ses propositions. La boucle est bouclée. M. Ignazio Cassis est lié à M. Alain Berset. Le mariage impossible est malheureusement célébré pour le pire et pas pour le meilleur !
Dr Michel Matter