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Romands et Alémaniques avalent plus de Ritaline que les Tessinois

Jeudi, 12 octobre 2017

Le médicament est cinq fois moins prescrit au Tessin que dans le reste du pays. Une élue fédérale veut savoir pourquoi

La Ritaline est-elle trop utilisée chez les Romands et les Alémaniques? La conseillère nationale Verena Herzog (UDC/TG) le pense. Elle en veut pour preuve le fait que les médecins tessinois en prescrivent cinq fois moins que leurs collègues du reste de la Suisse. Dans une motion que le Conseil national doit traiter prochainement, la Thurgovienne demande de rechercher «les vraies causes» des diagnostics d’hyperactivité. A ses yeux, ces troubles ne sont pas une maladie.
Ce phénomène soulevé par l’élue UDC a été mis en évidence en 2011. Les italophones sont-ils moins sujets aux troubles déficitaires de l’attention avec hyperactivité (TDAH)? Ou la tolérance à l’égard des enfants est-elle plus grande au Tessin, comme certains le supposent? Impossible de trancher de manière fondée. Le Conseil fédéral juge qu’il n’existe «aucun élément probant» permettant d’expliquer cette différence. Pour répondre, il faudrait contrôler «de manière systématique» les pratiques de prescription. Or, une telle tâche serait de la compétence des cantons, estime le gouvernement, qui rejette la motion Herzog.
Spécialiste des troubles de l’attention, le pédopsychiatre Michel Bader renverse la question et se demande si le problème est suffisamment pris en compte au sud des Alpes. «Une hypothèse serait qu’il n’y a pas assez de médecins expérimentés pouvant le diagnostiquer.» Il déplore que les troubles de l’attention soient «relativisés». «Une intervention comme celle de Verena Herzog est polémique et ne cible pas les véritables enjeux. Ce symptôme existe. Prétendre le contraire revient à banaliser la souffrance des patients et de leur entourage.»

Diagnostics en question

La vraie question, pour lui, est d’avoir des «diagnostics rigoureux» et des prises en charge adéquates. L’hyperactivité, ajoute-t-il, peut être accompagnée d’autres troubles dont il faut tenir compte, comme des problèmes d’apprentissage, des troubles émotionnels ou comportementaux.
Le Conseil fédéral ne conteste pas la souffrance liée à l’hyperactivité et le besoin d’aide des personnes concernées. Reste à savoir comment se fait cette prise en charge. Selon un rapport fédéral publié en novembre 2014, 3% à 5% des enfants et adolescents souffrent d’un TDAH. Parmi eux, un quart prend de la Ritaline, ce qui correspond aux recommandations scientifiques. Le Conseil des Etats a donc renoncé en 2015 à contraindre les médecins à plus de retenue, tandis que l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) était chargé de suivre l’évolution de la situation.

Une consommation stable

Où en est-on aujourd’hui? Selon les chiffres de Swissmedic, les quantités de méthylphénidate (ndlr: le principe actif de la Ritaline) consommées sont passées de 140 kilos par année en 2005 à 343 kilos en 2011. Depuis, elles sont restées stables – avec 344 kilos en 2016. «Dans ces conditions, il n’y a pas d’indices indiquant un développement problématique des prescriptions chez les personnes souffrant de TDAH, et par conséquent, pas de nécessité d’agir», réagit Adrien Kay, porte-parole à l’OFSP.
Circulez, il n’y a plus rien à voir? Certes, la situation s’est améliorée, mais ce n’est pas suffisant, répond en substance Michel Bader. Selon lui, il faudrait davantage informer le public et les professionnels, édicter des recommandations de conduite médicale et constituer des équipes interdisciplinaires pouvant intervenir dans les cas complexes. «La Confédération ne tient pas assez compte de l’impact personnel et social de ces troubles. Elle estime qu’une campagne nationale serait trop coûteuse.» Et les médicaments? «Ils sont l’un des aspects du traitement, souvent nécessaire. Mais ils doivent s’accompagner d’autres prises en charge, comme une psychothérapie, une guidance ou un coaching. Les mesures thérapeutiques doivent être réévaluées régulièrement et adaptées à l’évolution du patient et à ses contextes de vie.»

Besoin de lignes directrices

Pascal Rudin, sociologue qui réalise un doctorat sur le sujet à l’Université d’Edimbourg, est plus alarmiste. «Notre pays reste un gros utilisateur de méthylphénidate et on ne sait pas qui emploie ces médicaments, souligne-t-il. On devrait aussi se demander pourquoi les élèves ont de la peine à se concentrer. Et ensuite établir des lignes directrices, en particulier pour les prescriptions aux mineurs.»
Selon un rapport des Nations Unies, la Suisse figurait en 2014 au sixième rang des pays où la consommation par tête était la plus élevée (voir infographie ci-contre). Verena Herzog appelle l’école à «réfléchir à la manière de réduire ou d’éviter la souffrance scolaire des enfants et celle de leurs parents».
Caroline Zuercher

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