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L’addiction au sexe ne mène pas au harcèlement

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Samedi-dimanche 22-21 octobre 2017

La dépendance n’explique pas les comportements agressifs, rappellent deux professeurs de psychiatrie

Le producteur de cinéma américain Harvey Weinstein, accusé de harcèlement et de viol, affirme souffrir d’addiction sexuelle. Que signifie ce terme? Cette pathologie peut-elle conduire à des comportements violents? Parole à deux psychiatres, les professeurs Daniele Zullino et Panteleimon Giannakopoulos. Le premier dirige le Service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève, le second est responsable médical de la prison-hôpital Curabilis. Les deux distinguent clairement la dépendance sexuelle du harcèlement, l’une ne menant pas à l’autre.
Tout d’abord, le diagnostic même d’addiction sexuelle est contesté, note Daniele Zullino. «Il n’est pas mentionné dans les manuels, car il n’existe pas assez de données pour le distinguer d’autres troubles psychiatriques.» Le phénomène existe toutefois. L’addiction au sexe se reconnaît lorsqu’un individu se rend fréquemment, et de plus en plus souvent, chez des prostituées, recherche de la pornographie et des contacts sexuels de façon répétée. Cette préoccupation constante perturbe le quotidien. La personne ne peut pas se contrôler, même si elle le désire.
Selon Daniele Zullino, l’addiction au sexe affecterait de 2 à 3% de la population au maximum. Il s’agit d’hommes pour les deux tiers, mais aussi de femmes, qui vivent cette situation plus difficilement. A Genève, une vingtaine de patients consultent pour ce motif. Il s’agit d’une minorité, précise Panteleimon Giannakopoulos: «On ne mesure pas la partie immergée de l’iceberg.»
L’addiction au sexe peut-elle expliquer un comportement agressif? «Définitivement non, tranche Daniele Zullino. Des êtres irrespectueux peuvent souffrir d’addiction. Mais l’addiction seule ne suffit pas à expliquer une agression. Comme l’addiction à l’héroïne n’explique pas la violence pour se la procurer.» Selon le psychiatre, se retrancher derrière l’addiction est «un prétexte» brandi par des harceleurs pour se disculper.
Panteleimon Giannakopoulos partage cet avis. «Il est extraordinairement rare que des personnes souffrant d’addiction sexuelle exercent une violence physique ou psychologique sur autrui.» Selon lui, le film Shame de Steve McQueen décrit bien le phénomène, «la recherche compulsive de satisfaction, mais sans tendance à l’abus sexuel ou à l’emprise».
Les «addicts» sexuels ont souvent «de la peine à gérer leurs émotions. Ce sont des êtres d’apparence ordinaire, souvent repliés, très investis dans leur profession. Il s’agit rarement de flambeurs à l’aise dans les relations sociales et multipliant les conquêtes.»
Les cas de Harvey Weinstein ou de Dominique Strauss-Kahn évoquent une sorte d’ivresse du pouvoir. «Peut-être, mais est-ce maladif? questionne Daniele Zullino. Nous pouvons «pathologiser» tout comportement désagréable. Mais si tout le monde est malade, plus personne n’est méchant… Alors qu’on peut être méchant sans être malade. Cela implique de répondre de ses actes.» Manière de dire que le harceleur relève davantage de la justice que de la psychiatrie.
Pour Panteleimon Giannakopoulos, «les personnes au pouvoir ont souvent des traits narcissiques qui leur permettent de lutter et de séduire pour arriver au sommet. Rarement, ces traits sont couplés à une tendance destructrice dans la relation, une volonté de dominer l’autre en faisant de lui un objet. Il s’agit d’un rapport d’emprise qui inclut le sexe, l’argent et parfois même le contrôle de l’univers relationnel de l’autre.»
Mais revenons à l’addiction. Comment l’expliquer? «Il y a parfois eu, dans la prime enfance, un décalage précoce au niveau du lien. Une présence-absence du parent qui n’a pas donné confiance au sujet dans la permanence du lien. Ces personnes sont très embarrassées si elles tombent amoureuses, car il y a un clivage: d’un côté le monde des sentiments, de l’autre la sexualité comme un bruit de fond dominant.»
Les cures de désintoxication sont «des cures comportementales qui visent à créer une aversion pour le sexe. Les collectifs sont trop petits pour mesurer leur efficacité», relève le médecin.
Enfin, faut-il s’étonner de l’ampleur de l’écho qui a suivi ces révélations? «La vague de «me too» ne m’a pas du tout surpris, répond Daniele Zullino. Ces comportements existent à large échelle. On le voit autour de nous. Ce n’est pas toujours sexuel, il existe d’autres types d’abus de pouvoir.» «C’est effectivement beaucoup plus fréquent qu’on ne le pense, ajoute Panteleimon Giannakopoulos. L’évolution sociétale fait qu’on est aujourd’hui choqué de choses qui semblaient acceptables hier.»
Sophie Davaris

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