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«L’interdiction de fumer en extérieur est la prochaine étape»

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Dimanche, 22 octobre 2017

Fumée passive Une élue tessinoise veut interdire la cigarette dans les aires de jeu, mais aussi séparer fumeurs et non-fumeurs sur les terrasses. Ces mesures pourraient être adoptées partout en Suisse.

Trois motions et une initiative parlementaire déposées le même jour. La députée tessinoise Nadia Ghisolfi ne fait pas les choses à moitié quand elle s’attaque à un problème. En l’espèce, la fumée passive. L’élue PDC a soumis quatre propositions à ses collègues: séparation fumeurs et non-fumeurs sur les terrasses des bistrots; interdiction de tirer sur une cigarette dans les aires de jeu; interdiction d’en griller une aux arrêts de bus et dans les gares; interdiction (toujours) d’en porter une à ses lèvres devant les bâtiments publics.
On imagine la réaction des fumeurs – un Suisse sur quatre – en découvrant les propositions de la démocrate-chrétienne… Pourtant, de telles mesures sont déjà en vigueur dans plusieurs pays. En France, par exemple, il est interdit de torailler dans les aires de jeu pour enfants. La Suisse pourrait-elle suivre le mouvement? Plusieurs éléments permettent de le penser.

Un canton précurseur

Il y a d’abord l’argument de la santé. Écoutons Jean Barth, une figure de la lutte antitabac à Genève. Il est à l’origine de l’interdiction de fumer dans les bars genevois, votée en 2008. «Les mesures qui vont être débattues au Tessin sont excellentes, estime-t-il. Je rappelle que ce canton a été le premier à bannir la fumée des bistrots. Tout le monde a suivi. Les Suisses acceptent de moins en moins que leur santé soit altérée par des tiers ou un lobby.»
Une étude diffusée cette semaine par Comparis donne du crédit à son propos. Elle révèle que 64% des Suisses ont des voisins qui les énervent, mais surtout que la fumée de cigarette est la troisième cause de nuisances la plus citée après le bruit et l’antipathie.
Jean Barth pense ainsi que l’interdiction de fumer à l’extérieur, c’est «la prochaine étape». «D’une manière ou d’une autre, on y viendra», ajoute-t-il. Est-il prêt à partir au combat? «Je vais suivre attentivement ce qui se passe au Tessin», répond-il en annonçant qu’il est en train de plancher sur une initiative cantonale «Pour la protection de la jeunesse contre l’entrée dans le tabagisme».
Autre incontournable du bras de fer contre les cigarettiers, Pascal Diethelm, président d’ Oxy­­romandie, l’association de prévention et de lutte contre le tabagisme, avance lui aussi l’argument de la santé. «Les citoyens sont conscients que la fumée passive est quatre fois plus toxique que la fumée active avalée par le fumeur. Si le Tessin vote les mesures proposées, il pourrait y avoir une forte pression pour que ça bouge aussi chez nous, pense-t-il. Tôt ou tard, ce sera adopté dans tout le pays. Mais ce sera plutôt tard que tôt en raison du poids du lobby du tabac.»
Professeur au sein de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève, Juan Manuel Falomir Pichastor estime que c’est pour une autre raison que les non-fumeurs sont prêts «à prendre des mesures extrêmes». Il lie leurs revendications à l’arrivée d’une dimension morale dans le débat.
Il précise sa pensée: «Quand la question de la fumée passive ne se posait pas, la problématique du tabac était l’affaire du fumeur et de sa santé. Toutes les conséquences négatives étaient centrées sur lui et sa santé. La dimension morale a fait son apparition avec les premières discussions sur la fumée passive et ses conséquences pour la santé du non-fumeur. On ne se demande plus si le fumeur fait ce qu’il veut ou pas, mais si ce qu’il fait est bien ou mal. Or, dès qu’un comportement est évalué par rapport à une dimension morale, le seuil de tolérance est plus bas. La dimension morale délégitime davantage le comportement considéré comme immoral du fumeur et rend plus légitime toute revendication du non-fumeur et de la société.»
On peut partager ou non cette analyse, mais elle permet peut-être aussi de comprendre pourquoi des non-fumeurs sont prêts à interdire la cigarette à l’arrêt de bus.
Une troisième explication permet de penser que la Suisse pourrait emboîter le pas d’autres pays et elle est portée par le psychothérapeute et écrivain Patrick Traube. Le Belge livrait son analyse… en 2005 dans une opinion publiée dans La Libre Belgique. Titre de son billet: «Les fumeurs, nouveaux parias de nos sociétés hygiénistes?»

«Oui, la vie est mortelle»

Contacté, il ne retranche pas un mot de ce qu’il a écrit il y a douze ans. Au contraire… «Cette tendance au sanatisme, c’est-à-dire l’obsession de la santé à tout prix, s’exacerbe. Cette attitude semble fondée sur une sorte de déni du risque inhérent à la vie. Oui, tout le monde le sait, la vie est mortelle. J’aurais pu trouver cette attitude comique si elle n’avait pas les conséquences qu’on connaît sur la stigmatisation des gens et leur culpabilisation. Et je rappelle qu’à force d’être obsédé par la santé, on finit par la perdre», confie Patrick Traube.
Le Français Jean Constance, sociologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, et auteur de plusieurs essais sur les fumeurs, met tout le monde d’accord. «Je pense que les mesures tessinoises relèvent de ce que l’écrivain Lucien Sfez appelle l’utopie de la santé parfaite, où la mort serait presque un accident, mais aussi d’une lutte contre une industrie du tabac qui a poussé les gens à fumer en leur faisant croire que c’était fun et cool.» Et de conclure: «Ces mesures peuvent sembler agressives par rapport aux libertés individuelles. Mais il est difficile d’aller à l’encontre de l’idée d’améliorer la santé publique, non?»
Fabiano Citroni

 

«Si on fume à côté de moi sur une terrasse, ça me gêne»

Est-ce que je cours un danger si des tiers fument à côté de moi en extérieur?On a démontré de manière claire que l’exposition à la fumée du tabac dans des lieux fermés provoquait des problèmes de santé graves. Par contre, il n’y a pas de preuve de la nocivité de l’exposition à la fumée du tabac à l’extérieur. On ignore s’il y a ou non une nocivité. À ma connaissance, aucune étude n’a été menée sur ce sujet, probablement parce qu’il y a beaucoup de facteurs confondants et aucune méthode fiable pour mesurer l’exposition au tabac à l’extérieur et son effet.

Est-ce alors pertinent de prendre des mesures pour protéger les non-fumeurs en extérieur?La pertinence est de dénormaliser encore plus la consommation de tabac. Je prends l’interdiction de fumer dans les aires de jeu. Si elle entre en vigueur, personne ne fumera dans ces lieux. Moins on verra de fumeurs, moins les enfants et les jeunes percevront le comportement de fumer comme normal, moins ils seront tentés de fumer. Cela peut contribuer à réduire l’initiation au tabagisme chez les jeunes.

Si le fumeur ne peut plus fumer sur une terrasse, on lui enlève son dernier plaisir, non?La majorité des fumeurs sont dépendants à la nicotine. La sensation de plaisir est ainsi relative. Et que fait-on du respect d’autrui? En Suisse, trois personnes sur quatre ne fument pas. Il est légitime que les non-fumeurs puissent avoir du plaisir à boire un café sans être incommodés par plus de 4000 substances chimiques du tabac. Si quelqu’un fume à côté de moi sur une terrasse, ça me gêne. Je change de table, je proteste ou je m’en vais.
Jean-Paul Humair  Directeur CIPRET-Genève/Carrefour addictions et médecin adjoint agrégé HUG

 

 

 

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