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«Durant mon accouchement, j’ai eu l’impression de me faire torturer»

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Dimanche, 29 octobre 2017

Gynécologie Une dizaine de femmes et de sages-femmes témoignent de maltraitance lors de soins obstétriques en Suisse romande. Enquête sur des pratiques obsolètes et délétères.

C’était censé être le plus beau jour de sa vie. Pourtant, à la naissance de sa fille, le 12 novembre 2012 dans un grand hôpital romand, une multitude de choses sont mortes en Sandrine. «Durant mon accouchement, j’ai eu l’impression de me faire torturer. Vers la fin du travail, une sage-femme que je n’avais jamais vue est entrée dans la pièce. Elle s’est jetée sur moi et m’a planté son coude sous le sternum, appuyant de tout son poids pour faire sortir le bébé. Je n’avais pas d’anesthésie.» Sandrine subit une expression abdominale, manœuvre qui consiste à appuyer très fort sur le fond de l’utérus de la mère pour raccourcir la durée de l’accouchement. Une pratique proscrite par l’Organisation mondiale de la santé et la Société suisse de gynécologie. Cette opération, également appelée «manœuvre de Kristeller», peut entraîner une rupture de l’utérus, une fracture des côtes ou de la rate, ainsi que des complications pour le nouveau-né. Des études internationales stipulent depuis les années 2000 qu’aucune raison médicale ne justifie cet acte.
«Ensuite, ils m’ont fait une épisiotomie sans m’avertir et sans anesthésie, poursuit Sandrine. J’ai essayé de me dégager en les suppliant d’arrêter. La sage-femme m’a attrapé les mains sans ménagement pour m’empêcher de bouger. Je n’ai jamais autant hurlé de ma vie. J’avais l’impression de n’être qu’un contenant et j’aurais pu mourir de douleur.» L’épisiotomie est un acte chirurgical qui consiste à inciser le périnée pour faciliter l’expulsion du bébé lors de l’accouchement par voie basse. Son utilité est contestée car l’opération peut avoir des conséquences graves susceptibles de handicaper les femmes dans leurs tâches quotidiennes et leur sexualité. La patiente a le droit de s’y opposer. La loi stipule qu’aucun acte médical ne peut être effectué sans son consentement.

 

Gestes médicaux non consentis

Alors qu’en Amérique latine et dans les pays scandinaves, les études consacrées aux violences obstétricales se multiplient, le sujet reste peu débattu en Suisse. En France, le débat fait pourtant rage depuis que la Secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes Marlène Schiappa a commandé un rapport sur cette problématique au Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, en juillet dernier. Le terme de «violences obstétriques» est apparu en Amérique latine dans le cadre de la lutte pour les droits sexuels et reproductifs. Il se définit comme un manque de respect ou des actes de maltraitance ou d’humiliation dans le cadre de soins liés à la grossesse.
Sandrine n’est pourtant pas la seule en Suisse. Une dizaine de femmes ont contacté «Le Matin Dimanche» pour témoigner de gestes non consentis durant leur accouchement. La plupart font partie de (Re) Naissance*, une association de soutien aux parents qui ont vécu un traumatisme lié à la naissance. Les récits de ces jeunes mamans mentionnent l’introduction de force d’un spéculum dans l’utérus, des remarques méprisantes, des touchers vaginaux, des épisiotomies ou la pose d’un stérilet sans explication ni consentement.
Melissa Affane, sage-femme indépendante, affirme avoir assisté, lorsqu’elle travaillait dans les hôpitaux, à des actes «non professionnels et avilissants». «Cela va de la violence symbolique et verbale – quand un gynécologue réprimande une femme qui donne son avis – à des violences physiques, comme l’ouverture des cuisses d’une femme de force, l’expression abdominale, ou des épisiotomies non expliquées ni consenties.» Elle dénonce un abus de pouvoir de la part du personnel médical. «J’ai été témoin de pratiques qui, pour moi, s’apparentent à un viol. Il est très courant qu’une femme subisse cinq touchés vaginaux par plusieurs intervenants sans que ceux-ci ne se présentent au préalable, ne ferment la porte, ni ne lui demandent son consentement.» Elle ajoute être écœurée d’avoir reçu l’injonction de pratiquer certains gestes, dont des épisiotomies, alors qu’aucune raison médicale ne le justifiait.

Des souffrances évitables

Combien sont-elles à souffrir de maltraitance obstétrique en Suisse? En raison de l’aspect tabou du sujet, aucun chiffre n’est disponible. Nous avons mené l’enquête afin de saisir les contours du phénomène. Il pourrait concerner des milliers de femmes. Le Service aux patients pour la Suisse centrale signale une dizaine de plaintes liées à des soins gynécologiques en cliniques privées chaque année. Le Pr Olivier Irion, des Hôpitaux universitaires genevois (HUG), la plus grande maternité de Suisse, mentionne une vingtaine de lettres de réclamations liées aux services de gynécologie et d’obstétrique par an. Une sage-femme qui préfère rester anonyme indique avoir assisté à 60 expressions abdominales sur 600 naissances en 2014, dans les cantons de Vaud et de Fribourg. Enfin, la Fédération suisse des sages-femmes confie que cette manœuvre perdure dans les petits hôpitaux.
À propos de l’épisiotomie, le Pr Irion, également membre de la Société suisse de gynécologie, est catégorique: les médecins sont tenus par la loi de recueillir le consentement éclairé des patientes. Il recommande aux médecins de le faire lors d’une consultation avant l’accouchement. Le médecin explique que l’épisiotomie de routine ne devrait plus être pratiquée depuis vingt-cinq ans. «Des études ont démontré qu’il vaut mieux laisser le périnée se déchirer sous contrôle plutôt que de pratiquer une épisiotomie systématique. Les rares cas où il faut la pratiquer, c’est lorsque le bébé est très gros, que le périnée est très court ou qu’il y a un risque de lésions graves lié à la déchirure.» Les cas ne semblent pourtant pas si rares. Selon l’Office fédéral de la santé publique, en 2015, une femme sur cinq ayant accouché par voie basse a subi une épisiotomie. Les consignes à propos de cette opération semblent étrangement différentes d’une maternité à l’autre: les taux d’épisiotomie varient de 3 à 49% pour un taux comparable de déchirure grave du périnée. Les chiffres indiquent que l’on inflige encore en Suisse des interventions inutiles et douloureuses aux femmes.
Du côté des hôpitaux, on préfère parler d’accouchements traumatiques que de maltraitances obstétriques. De ce fait, les responsabilités sont rarement imputées au personnel médical, mais généralement au ressenti des femmes. Selon plusieurs études, l’accouchement est vécu comme un événement traumatisant par un tiers des femmes, et 3 à 6% des femmes ayant accouché sans complications souffrent de stress post-traumatique. «Si toutes ces femmes n’ont pas forcément subi de maltraitances obstétriques, l’attitude du personnel soignant joue un rôle non négligeable dans le risque de stress post-traumatique», affirme Antje Horsch, psychologue et professeure à l’Institut universitaire de formation et de recherche en soins.
Antonina Chilin, responsable du suivi des femmes qui ont vécu un accouchement difficile aux HUG, relativise la notion de maltraitance obstétricale: «Je crois qu’aujourd’hui les femmes sont surinformées, elles ont des attentes énormes liées à l’accouchement et lorsque la réalité ne correspond pas à ce qu’elles avaient imaginé, elles sont facilement déçues.» Le Pr Irion ajoute que l’obstétrique a, au contraire, fait énormément de progrès pour réduire les traumatismes ces trente dernières années. Le médecin admet pourtant qu’il puisse y avoir certaines maladresses de la part du personnel soignant et que la communication pourrait être améliorée.

 

Surmédicalisation

Pour Bernard Borel, ancien chef du service de pédiatrie de l’Hôpital d’Aigle (VD), la réalité est plus complexe. La politique du risque zéro entraîne une surmédicalisation des accouchements. Il constate une violence institutionnelle et structurelle dans les hôpitaux. «La standardisation des soins permet moins de personnaliser la relation aux patientes. Leurs besoins sont peu pris en compte et elles se sentent moins respectées.» Le médecin a participé à une étude publiée en 2010 qui comparait les accouchements qui se déroulent à l’Hôpital d’Aigle et ceux d’une maison de naissance qui jouxte l’hôpital. Il conclut que les femmes présentant une grossesse sans risque ont trois fois plus de risques de subir une épisiotomie et un accouchement instrumenté à l’hôpital qu’en maison de naissance.
Les mères qui ont témoigné dans cet article souhaitent briser un tabou pour que les femmes ne souffrent plus inutilement en silence. «Ce que j’ai vécu n’était pas normal, constate Sandrine. Les femmes ont le droit d’être informées et de refuser certaines choses. Mon but n’est pas de stigmatiser le personnel soignant. Je souhaite instaurer un dialogue, m’assurer que les choses que j’ai vécues ne se reproduisent plus et que les femmes puissent avoir accès à du soutien.»
Julie Jeannet

 

 

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