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«Pour un enfant, être végane est risqué»

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Dimanche, 29 octobre 2017

Régime Alors que débute le Mois végane romand, les nutritionnistes n’imaginent pas un enfant végane sans suivi et doses de vitamines supplémentaires.

«Je ne dirais pas que nourrir son enfant selon les préceptes véganes est dangereux, mais je dirais tout de même que c’est risqué», explique la nutritionniste vaudoise Maëlle Kane, spécialisée notamment dans le suivi alimentaire de sportifs de compétition. Alors que débute le Mois végane romand, lancé par l’association genevoise antispéciste Pour l’égalité animale (PEA), qui, en novembre, déploiera des activités nombreuses et diverses (cours de cuisine, sorties, conférences, etc.), les spécialistes de l’alimentation demeurent circonspects sur les régimes végétaliens et véganes, surtout en ce qui concerne les enfants.
«Comprenez-moi bien: je ne pense pas qu’il soit impossible pour des parents d’élever un enfant selon les normes du véganisme, poursuit Maëlle Kane. J’ai vu des enfants nourris ainsi qui se portaient bien, et souvent mieux que ceux qui se retrouvaient avec trop de boissons sucrées ou des habitudes de fast-food. Et le véganisme, quel que soit ce qu’on en pense, est aussi une alerte pour nos sociétés et des comportements alimentaires souvent désastreux. Mais il faut un suivi précis et strict pour qu’il n’y ait pas de carences, notamment en vitamines. Et donc il s’agit impérativement de supplémenter l’enfant pour ce qui lui manque.»
Car, si le régime végétarien permet de manger aussi des œufs, des produits laitiers ou du miel, et ne provoque sur le principe aucune carence, le problème est différent avec les végétaliens, qui ne consomment rien venant de l’animal, et les véganes, poussant ce raisonnement au-delà de l’alimentation: pas de vêtements en laine, de cuir pour les ceintures et chaussures ou de produits testés sur des animaux. En Suisse romande, on compterait environ 2% de véganes, mais cette proportion serait triple, aux alentours de 6%, chez les 14-35 ans.
Pour Nicoletta Bianchi, diététicienne au Service d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne, le trend du véganisme se lit aussi dans le nombre de jeunes patients que l’on doit traiter. «Moi qui travaille depuis des dizaines d’années dans ce domaine, je suis confrontée ces derniers temps à des cas comme jamais nous n’en avions auparavant. De jeunes enfants qui arrivent dans nos services avec des problèmes de dénutrition sévère, des cas de rachitisme liés au manque de calcium et de vitamine D, et des cas aussi de carences fortes en vitamine B12, induisant des problèmes neurologiques. Ce ne sont pas des centaines de cas par an, et cette problématique n’a pas l’ampleur de celle des enfants en surpoids par exemple, mais chaque comportement extrême doit être traité.»
La vitamine B12, principalement contenue dans les produits d’origine animale comme la viande (mais qu’il est possible d’administrer sous forme d’ampoules synthétiques), est le premier manque éventuel, même chez l’adulte, et bien plus fondamentalement chez l’enfant en croissance. «La B12 participe de façon décisive à la formation de l’intelligence et des fonctions cognitives, poursuit Nicoletta Bianchi. Un manque peut être dramatique. Quant à la carence en fer, si elle survient entre 1 et 3 ans, elle peut conduire à perdre jusqu’à 10 points de quotient intellectuel.»
Une problématique qui se pose dès la grossesse. Car, si le foie peut stocker de la vitamine B12 et la transmettre au fœtus, si la maman est végane depuis deux ans ou plus, elle n’a alors plus de réserves. Au moment de l’allaitement, durant les six premiers mois, le problème se repose: le lait maternel d’une mère végane ne contient pas les vitamines nécessaires à une croissance harmonieuse.

Créer une alliance

«Il est nécessaire pour des parents véganes de se faire conseiller par des professionnels, nutritionnistes et pédiatres en premier lieu», souligne Maëlle Kane. Car les problématiques évoluent vite, et il faut différencier ce qui se passe pour l’enfant entre 0 et 6 mois, et la manière de le supplémenter en vitamines B12 principalement, mais aussi de vérifier les teneurs en fer, en calcium, en oméga 3 ou en vitamine D.
À part pour la B12, on n’est pas obligé de passer pour tout par des ampoules de supplément. «Il y a du fer dans les lentilles, du calcium dans des végétaux, des acides gras dans des graines de chanvre, des oméga 3 dans des microalgues, etc. Mais cela demande du temps, des compétences au-delà du tour d’Internet et un goût pour faire la cuisine aussi», poursuit la nutritionniste.
Un avis confirmé par Nicoletta Bianchi: «Le souci, c’est que les personnes qui ont opté pour le véganisme ne sont pas toujours dans le circuit de la médecine traditionnelle. C’est ça, le problème. Et s’ils ne fréquentent que des pseudo-thérapeutes qui ont les mêmes croyances qu’eux, on va vers les problèmes: est-ce que l’enfant est alors en sécurité? Être diététicien ou nutritionniste, c’est tout de même une formation scientifique de plusieurs années.»
Il faut alors «créer une alliance» avec les parents, les convaincre d’accepter un suivi. «Certains parents sont effrayés par l’état de leur enfant, et acceptent de modifier leurs habitudes.» La diététicienne Bianchi conclut par une question philosophique: «Je m’interroge sur la pertinence d’un régime alimentaire qui ne parvient pas à combler l’ensemble de nos besoins sans apport extérieur.» Une question qui sera sans nul doute débattue durant le mois végane qui débute.
Christophe Passer

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