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Une nuit pour changer de sang

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Lundi, 13 novembre 2017

SANTÉ À Prilly (VD), un centre dialyse ses patients durant leur sommeil. Une technique aux avantages médicaux et sociaux indéniables mais qui reste unique en Suisse.      

Sorti de l’artère, le sang remonte lentement le tuyau transparent et pénètre dans la machine. Après un passage dans une série de rouages en plastique, il traverse un filtre avant de reprendre la direction du corps de Yusuf Kulmiye, où il est réinjecté par une veine du bras. Dans la pénombre de la pièce, seul le visage du jeune homme est éclairé par son smartphone. Autour de lui, ses voisins de lit sont assoupis ou captivés par la télévision qui les surplombe. Sous l’œil des deux infirmiers responsables, tous tentent de faire abstraction de la lueur diffuse des écrans et du ronronnement des appareils électriques.
Il est près de 23 h au Centre de dialyse Le Galicien de Prilly (VD) et, comme tous les mardis, jeudis et dimanches soir, une dizaine de patients se préparent à passer la nuit branchés à la machine de dialyse qui va filtrer leur sang durant sept heures. Une méthode unique en Suisse. En temps normal, il faut consacrer trois demi-journées par semaine au traitement et les séances ne durent que quatre heures. «C’est plus doux et cela permet d’éliminer davantage de toxines», explique le Dr Ghaleb Nseir. Lancé début 2016, son programme rencontre un tel succès que deux lits supplémentaires seront mis à disposition d’ici à la fin de l’année et que le néphrologue réfléchit à ouvrir son centre trois nuits de plus par semaine en 2018.
«De nombreux patients ne sont pas transplantables et il y a une pénurie d’organes, donc certaines personnes vont devoir passer des années et des années en dialyse car, sans greffe, c’est une maladie terminale», indique le spécialiste. S’inspirant de ce qui existe déjà en France, il a donc cherché la meilleure option pour faciliter la vie de ses patients. «Avec cette technique, ils peuvent dormir pendant le traitement et ils prennent beaucoup moins de médicaments», pointe le Dr Nseir. Il assure que les preuves scientifiques montrent des avantages médicaux et socio-économiques indéniables. «Leur prise en charge coûte beaucoup moins cher à la société car les patients présentent moins de complications et ne sont pas fatigués. Le matin, ils se lèvent et partent presque normalement au boulot.»
C’est justement le cas de Jérémy Buch-Hansen (lire ci-dessus), informaticien à Fribourg. «Le bruit de la machine me berce un peu», sourit-il. Même s’il sera réveillé le lendemain matin à 4 h par les infirmiers pour mettre fin à la dialyse, le jeune homme ne semble pas pressé de dormir. Sous le regard amusé des soignants, il se chamaille avec son frère Timo, allongé dans le lit voisin. «C’est vrai que c’est une atmosphère particulière. On se marre bien et, au fil du temps, il y a un rapprochement naturel avec le personnel», raconte-t-il.
Infirmier responsable, Thomas Grandidier confirme: «Le soir, c’est moins protocolaire. Il y a toujours le même respect, mais le contact est différent parce qu’on est moins stressés, on a davantage le temps d’échanger avec les patients.» Une fois chacun installé pour la nuit, lui et sa collègue Maëlle Moreau doivent exercer une surveillance constante depuis leur poste de travail, qui donne sur l’ensemble de la salle. «On ne leur prend pas la tension pour les laisser dormir, mais on passe toutes les heures pour contrôler les patients et les machines.»
Soudain, une sonnerie retentit sur la machine de Yusuf. Tandis que sa collègue intervient, Thomas Grandidier nous détaille le fonctionnement de l’appareil. «Chaque minute, il y a 300 millilitres de sang qui sont filtrés. Comme ce sont des patients qui n’urinent pratiquement plus, cela retire également l’eau qu’ils ont stockée entre deux séances», précise-t-il. Le jeune homme, par exemple, pèsera pratiquement trois kilos de moins le lendemain matin.

«Démocratiser cette technique»

Absolument convaincu par la méthode, Yusuf peine à comprendre pourquoi le Centre de dialyse Le Galicien est le seul à la mettre en place en Suisse. «Sincèrement, on redéfinit la vision de la dialyse. Avant, je devais toujours m’adapter à elle. Aujourd’hui, c’est l’inverse», dit-il. L’étudiant en sciences politiques est persuadé que d’autres aimeraient bénéficier de ces dialyses nocturnes. «Il faudrait démocratiser tout ça. Je ne sais pas pourquoi la Suisse est autant en retard», s’interroge-t-il.
Le Dr Ghaleb Nseir a sa petite idée sur la question. «La principale raison est économique. En tant que praticien, vous recevez un forfait identique que vous fassiez une dialyse de jour ou de nuit, de quatre heures ou de sept», détaille-t-il. Charge donc au centre, avec la même somme, de rémunérer du personnel ayant des horaires nocturnes et d’utiliser ses machines à double. Lui-même doit être atteignable de nuit en cas de problème. D’ailleurs, alors que la demande ne cesse d’augmenter, il n’envisage pas d’ouvrir un deuxième centre appliquant la même technique. «Je cherche plutôt un second spécialiste pour m’épauler.»

Donner des idées

Un renfort qui risque de s’avérer d’autant plus nécessaire dans les années à venir. «Le nombre de personnes souffrant d’insuffisance rénale augmente dans le monde occidental, et la Suisse n’échappe pas au phénomène», explique le médecin. Il évoque notamment le vieillissement de la population, mais aussi certains progrès médicaux, notamment la lutte contre le cancer ou les maladies cardiaques. «On arrive à sauver le patient, mais cela impacte ses reins», précise-t-il.
S’il regrette que la médecine helvétique reste pour le moment esclave de ses habitudes et ne remette pas en question la dialyse de jour, il observe toute de même quelques signes positifs. «Certains de mes collègues commencent à s’intéresser à ce que je fais. J’espère, pour les patients, que cela puisse donner des idées à d’autres.»
Fabien Feissli

 

« Demain,je travaille à 8 h»

Jérémy a un rituel. Chaque soir de dialyse, durant la première heure, il s’offre ce dont il est privé d’habitude: une plaque de chocolat. Depuis deux ans qu’il se soumet à ce procédé nocturne, le jeune informaticien a eu le temps de prendre ses marques. «J’ai trouvé un rythme de vie presque parfait. J’imagine continuer comme cela encore dix ou quinze ans», détaille celui qui est touché, comme son frère Timo, par une maladie génétique s’attaquant à leurs reins. À tel point que Jérémy préfère ne pas figurer sur la liste des patients en attente d’une greffe. «C’est comme jouer au loto, cela risquerait de casser tout ce qui a été mis en place.» Car son quotidien est désormais bien rodé. À 4 h du matin, les infirmiers le réveilleront pour mettre fin à la dialyse et lui filera prendre le bus, puis le train, pour se rendre à Fribourg. «Demain, je travaille à 8 h», sourit-il. Un retour à une vie presque normale rendu possible grâce aux dialyses nocturnes. «Quand je faisais de jour, je sortais de là, j’étais un zombie. Cela me gâchait toute la journée», se souvient Jérémy. Même si certaines nuits sont encore mouvementées, désormais, il se sent frais le matin. «Au début, j’avais la phobie que l’aiguille me touche la veine, mais je me suis habitué à dormir en dialyse», assure le jeune homme. Et, même s’il ne peut pas se mettre dans la position qu’il veut, il ne se plaint pas du confort. «Ce n’est pas la maison, mais c’est comme un avion en première classe.»

 

 

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