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Calvitie: à un cheveu de la dépression

Mardi, 14 novembre 2017

Risques Un médicament contre l’alopécie chez les hommes met la France en alerte. Pour Swissmedic, les suspicions sont réelles. Ses experts vont contacter le fabricant.

Baisse de la libido, troubles de l’érection et de l’éjaculation, développement excessif des glandes mammaires (gynécomastie), voire cancer du sein. Les effets indésirables du finastéride, du nom de la substance active, s’accumulent. En Suisse, ce médicament est autorisé depuis environ vingt ans. Il traite l’hypertrophie bénigne de la prostate (le Proscar à 5 mg), surtout chez les séniors. En dosage plus limité (le Propecia à 1 mg), les hommes plus jeunes en sont particulièrement friands pour réduire leur calvitie naissante (alopécie androgénique). La molécule permet de bloquer l’action de la testostérone et aide à la survie des cheveux. La perte capillaire se stabilise et une repousse chez la majorité des patients fonctionne.
Désormais, c’est la dépression, les idées suicidaires et les changements de l’humeur qui sont pointés du doigt et traqués de très près. Le dernier rapport de l’Agence européenne des médicaments (EMA) fait clairement état de ces risques potentiels, se basant sur des déclarations spontanées. L’EMA a demandé une modification des documents à l’attention des professionnels de la santé et des notices d’emballage pour les utilisateurs. Suffisamment anxiogène pour que son homologue français (ANSM) diffuse pour la première fois une alerte sur le finastéride il y a quelques jours. «Le traitement devra être interrompu devant tout symptôme psychiatrique», stipule la communication de l’ANSM.
La pilule miracle fait polémique depuis sa mise en circulation jusque dans les milieux du cyclisme: le finastéride serait utilisé pour masquer les stéroïdes anabolisants, version synthétique de la testostérone. Certains praticiens vont jusqu’à souhaiter son interdiction pure et simple, qui plus est, depuis que le spectre s’est élargi à des conséquences graves – dépression – et/ou vitales – suicide. Le lien de causalité n’est pas encore prouvé entre la prise du Propecia – ou du Proscar –, mais le principe de précaution doit être adopté.

S’aligner sur l’Europe

Précisément, le gendarme des médicaments Swissmedic ne prend pas ces nouvelles menaces émergentes à la légère. Même si, sous la mention «très rare», le patient est déjà averti d’une probabilité de dépression, cette spécification ne suffit plus, selon Rudolf Stoller de l’Institut suisse. L’expert en pharmacovigilance souhaite s’aligner sur les récentes conclusions de l’Agence européenne de surveillance et intensifier le chapitre des mises en garde et précautions dans les notices. À savoir inclure l’avertissement de l’EMA: «Des altérations de l’humeur, incluant un état dépressif, des dépressions, et, moins fréquemment, des idées suicidaires ont été rapportées par des patients traités au finastéride 1 mg (ndlr: pour la calvitie). Les patients doivent être surveillés en cas de symptômes psychiatriques, cas échéant, le traitement doit être interrompu et le patient doit consulter impérativement.»

Chiffres sous-estimés

Fin connaisseur du finastéride, le spécialiste de Swissmedic est en contact avec le fabricant, MSD Merck Sharp Dohme AG: «L’idée est d’échanger avec MSD, afin de préparer la modification des informations aux patients. Le risque potentiel est grave. Il y a assez d’évidence. On préfère prévenir et miser sur la prudence. Depuis 1993, notre base de données a enregistré 130 déclarations d’effets indésirables en Suisse. Six font état de dépression. Il s’agit d’un pourcentage limité. Il faut rappeler que ces chiffres sont sous-évalués. Un minimum de sujets traités ont un réflexe de pharmacovigilance. En revanche, les médecins ont l’obligation par la loi fédérale sur les produits thérapeutiques d’annoncer toutes nouvelles complications médicamenteuses ou graves. Ils ne le font pas toujours.»
Combien de Suisses ont recours à ce remède qui promet tant pour repousser au mieux leur alopécie précoce? Ou combien de boîtes de Propecia sont délivrées annuellement? Nous ne le saurons pas. Impossible d’avoir la moindre estimation, ni de PharmaSuisse ni du fabricant. Et Swissmedic n’est pas autorisé à les transmettre pour des raisons de confidentialité.
En 2012 déjà, la controverse autour du finastéride enflait aux États-Unis s’agissant, à l’époque, des troubles sexuels parfois irréversibles même après l’arrêt du traitement. Désormais, l’inquiétude est ailleurs. Dans la tête et plus sur le crâne, alors même que l’ingestion de cette molécule n’a qu’un seul but: esthétique.
Evelyne Emeri

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