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La «fake news» de Comparis.ch

Samedi-dimanche 2-3 décembre 2017

Fumée

Comparis.ch a publié une étude alarmante cette semaine. Le comparateur de tarifs et de prestations des assurances a annoncé qu’«un Suisse sur deux fume». Plus précisément, que «47% des Suisses sont des fumeurs réguliers ou occasionnels» de cigarettes, indique dans un communiqué le site Internet.
Comparis.ch précise que «36% [des Suisses] fument quotidiennement tandis que 11% fument seulement occasionnellement». Selon le site, «c’est au Tessin qu’il y a le moins de fumeurs: seulement 43% au total». Le site dit que la plupart des fumeurs «sont conscients que fumer du tabac nuit gravement à leur santé».
Ces résultats «ne sont pas surprenants», selon un expert en assurance-maladie de Comparis.ch, cité dans le communiqué. «Les êtres humains sont très doués pour minimiser les risques», explique-t-il.
Pas surprenants? «Extrêmement surprenants au contraire», selon Jean-Paul Humair, directeur du CIPRET-Genève/Carrefour addictionS, une organisation de prévention du tabagisme à Genève. Le docteur relève en effet que l’étude de référence sur la question en Suisse – le Monitorage suisse des addictions, de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) – indique que 25% des résidents suisses fument, un chiffre stable depuis plus de cinq ans. Pas plus. Autre bizarrerie, l’OFSP observe qu’en Suisse, c’est… au Tessin qu’on trouve la plus forte proportion de fumeurs. Le contraire de ce qui est annoncé par Comparis.ch.
Le dernier rapport sur la question du Monitorage suisse des addictions porte sur un échantillon de 11 000 personnes, avec des résultats qui prennent en compte le poids démographique des cantons, de la pyramide des âges et des genres. Pour son étude, Comparis.ch dit avoir sondé 1030 personnes, sans fournir de détails dans son communiqué.
«L’étude de Comparis.ch semble bien être une fake news, selon Jean-Paul Humair. Dire que la moitié des Suisses fument a des effets délétères potentiels car ces chiffres donnent une impression fausse.»
Contacté par la Tribune de Genève, un porte-parole de Comparis.ch fournit par e-mail des précisions sur la méthodologie de son étude: l’institut mandaté par le comparateur porte sur des personnes âgées de 18 à 74 ans, là où les statistiques des autres études sondent une catégorie d’âge plus large, ce qui aurait une influence sur les réponses, selon lui. «Nous ne disons pas que 47% des Suisses sont des fumeurs, mais que 47% des Suisses ne vivent pas à 100% abstinents du tabac», précise le porte-parole. Qui ajoute que 26,1% des sondés ont indiqué fumer au moins dix cigarettes par jour.
Dans son e-mail, le porte-parole ne répond pas à la deuxième question de la Tribune de Genève: «Vous titrez sur le fait que près de la moitié des Suisses fument, ce qui semble totalement faux. Est-ce pour faire parler de Comparis.ch? Est-ce donc une publicité déguisée?»
La Tribune de Genève a donc reposé la question. «Tout dépend de comment on définit ce qu’est un fumeur», répond au téléphone le porte-parole. «Comparis.ch, actif dans la santé, a un intérêt dans les questions qui touchent aux coûts de la santé et veut lancer la discussion vers un comportement qui évite des maladies.»
En Suisse, le tabagisme est de loin la première cause de décès. Environ 8500 fumeurs en meurent chaque année, selon l’OFSP, c’est quatre fois plus que l’alcool, deuxième cause de décès sur sol helvétique.
La Suisse est un grand producteur de cigarettes. Japan Tobacco International (JTI) a son siège dans le quartier de Sécheron. Philip Morris International (PMI) recense des milliers de salariés à Neuchâtel. Et la filiale suisse de British American Tobacco (BAT) emploie quelque 400 collaborateurs en Suisse romande.
Les trois géants ne se contentent pas d’activités administratives en Suisse. Ils ont chacun leur usine, à Neuchâtel (PMI), Boncourt (BAT) et Dagmersellen (JTI). Les raisons sont tant historiques que réglementaires. La loi suisse autorise la création de cigarettes – uniquement celles qui sont destinées à l’exportation – plus fortes que celles qui peuvent être conçues au sein des pays de l’Union européenne.
Les cigarettes helvétiques s’écoulent du coup dans les pays où l’on aime les saveurs intenses: le Japon, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Maroc, le Liban, les Emirats arabes unis. La Suisse est même, à bien des égards, le pays de la cigarette: on en exporte presque autant, en valeur, que le chocolat ou le fromage. Mais les Suisses, en comparaison internationale, ne figurent pas parmi les principaux fumeurs.
Richard Etienne

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