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Le plaisir est-il devenu l’ennemi du bonheur?

Dimanche, 11 février 2018

Cerveau A l’ère des réseaux sociaux, la surstimulation de la dopamine se fait au détriment de celle de la sérotonine.

Le grand déballage a commencé. En octobre dernier, Sean Parker, ex-président de Facebook, accusait le réseau social qu’il avait contribué à développer d’avoir été conçu pour exploiter la «vulnérabilité» de la psychologie humaine. Autrement dit, pour absorber le plus possible de notre temps et de notre attention. Mêmes remords du côté de son coreligionnaire, Chamath Palihapitiya – «Je crois que nous avons créé des outils qui détruisent le tissu social» – et d’autres petits génies issus de la Silicon Valley, qui dénoncent l’implacable mécanisme de validation social à court terme caractéristique des réseaux sociaux, de leurs «likes» et de leur pouvoir addictif.
Dans cette logique, c’est le plaisir à court terme qui prévaut. Le plaisir qui entrave le bonheur. Et tout cela se passe dans notre cerveau. Plaisir et bonheur sont deux émotions distinctes, faisant appel à des réseaux neuronaux distincts. Mais surtout, il arrive que le premier devienne l’ennemi du second. C’est ce que s’attache à démontrer, biochimie à l’appui, le pédiatre et endocrinologue américain Robert Lustig dans son livre «The Hacking of the American Mind» (en anglais uniquement). Le piratage de l’esprit? C’est ce qui se produit lorsqu’on nous fait croire au bonheur alors qu’il s’agit de plaisir, d’une satisfaction instantanée, viscérale, solitaire et potentiellement addictive.
Plaisir et bonheur, rappelle Robert Lustig dans son livre, sont deux états émotionnels positifs. Dans le premier, votre cerveau vous dit que quelque chose est bon et qu’il en veut encore, alors que dans le second, il vous dit qu’il est comblé. Le plaisir résulte de la stimulation du circuit de la récompense dont la clé de voûte est la dopamine. Ce neurotransmetteur est essentiel à la survie de notre espèce, c’est le moteur de nombreuses actions aussi fondamentales que manger ou s’accoupler. La drogue, le jeu ou le shopping sécrètent aussi de la dopamine, qui «excite» énormément nos neurones. «Bien sûr ceux-ci sont faits pour être excités – et c’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont des récepteurs! Mais ils aiment être chatouillés, pas brutalisés», précise Lustig dans une interview au journal Le Monde. Lorsque la surstimulation est chronique, les problèmes commencent. Menacés de mort, les neurones se protègent en réduisant le nombre de leurs récepteurs en surface. Ainsi, pour produire le même effet sur le cerveau – obtenir le même plaisir –, il va falloir plus de dopamine. C’est ce mécanisme de tolérance qui conduit à l’addiction.

Compétition d’acides aminés

Le bonheur, lui, s’apparente à une émotion moins immédiate, plus spirituelle, pas à proprement parler addictive. Sur le plan cérébral, le bonheur dépend d’un autre neurotransmetteur: la sérotonine. Son action est plus vaste, plus diffuse. Si la dopamine n’a que cinq différents récepteurs dans le cerveau, la sérotonine, elle, en possède au moins quatorze, selon Robert Lustig. Son fonctionnement est plus complexe. Reste que sa synthèse dépend d’un acide aminé, le tryptophane, lui-même en compétition avec d’autres acides aminés, notamment avec la tyrosine et la phénylalanine, à l’origine de la synthèse de la dopamine. Autrement dit, la production de dopamine peut se faire au détriment de celle de la sérotonine. À trop chercher le plaisir, on s’empêche d’être heureux. C’est chimique.
Le hic, c’est que la stimulation de la dopamine est devenue une stratégie commerciale. Les industriels ont volontairement créé de la confusion entre plaisir et bonheur, à coups de slogans («happy meal», «happy hour», etc.), note Robert Lustig. Avec la généralisation des écrans et les réseaux sociaux, la course à la gratification instantanée s’est intensifiée. Les likes sont autant de kicks de dopamine. Les interactions sont virtuelles, alors que c’est en activant les neurones de l’empathie via le contact visuel entre deux individus que l’on produit de la sérotonine.
Cette confusion entre les notions de plaisir et de bonheur impacte la santé au niveau individuel et collectif, estime le médecin. Ce n’est pas une coïncidence, selon lui, si ces dernières décennies ont été marquées, dans les sociétés occidentales, par une double épidémie, d’une part les problèmes d’addiction (trop de plaisir) et les troubles dépressifs (pas assez de bonheur).
Geneviève Comby

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