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Manquer d’air pourse surpasser

Samedi-dimanche 10-11 février 2018

Deux salles d’entraînement en oxygène raréfié s’apprêtent à ouvrir leurs portes à Genève

Et si le secret de la performance résidait dans l’air? S’il suffisait de diminuer le taux d’oxygène dans l’atmosphère pour améliorer ses capacités musculaires? Si les sportifs d’élite connaissent ce procédé depuis belle lurette, les Genevois pourront bientôt le tester grâce à l’ouverture imminente des deux premières salles d’entraînement en hypoxie du canton.
Situées à l’Hôpital de La Tour et au Centre SportAltitude (Cité Générations), ces salles de sport ressemblent à n’importe quelle autre à un détail près: l’air y est raréfié en oxygène. Pour faire court, il sera possible de pédaler sur un vélo en simulant les conditions que l’on trouve au sommet du Mont-Blanc.
But de la manœuvre? Améliorer ses performances et apporter un nouveau type de stimulus d’entraînement. «En diminuant la quantité d’oxygène dans l’air, le corps est obligé de mettre en marche des mécanismes d’adaptation qui stimuleront sa machinerie cardiovasculaire et l’usine métabolique, explique le docteur Boris Gojanovic, spécialiste en médecine du sport à l’Hôpital de La Tour. Cela lui permettra d’être plus performant une fois à l’extérieur.»

Suer moins longtemps

L’air des salles pourra être modifié en fonction des objectifs, mais en moyenne il simulera une altitude entre 2300 et 3500 mètres. «À moins de 2300 m, le stress hypoxique est insuffisant pour déclencher les adaptations physiologiques recherchées et, au-dessus, les contraintes sont trop importantes pour pouvoir s’entraîner de manière optimale», ajoute le spécialiste.
Jusqu’à il y a une dizaine d’années, ce type de procédé était surtout utilisé par les alpinistes et les athlètes d’endurance, mais depuis, même les sports dits intermittents s’y sont mis. Il n’est donc plus rare de voir des équipes de football ou des rugbymans s’adonner à cette méthode. Le Centre national d’entraînement de Roland-Garros a d’ailleurs sa propre salle hypoxique destinée aux tennismans depuis trois ans. Et les résultats obtenus jusqu’ici semblent convaincre les spécialistes interrogés. «Un sprinter qui arrive par exemple à réaliser dix sprints de suite après une séance normale pourra en faire trois de plus s’il a travaillé en hypoxie», indique la doctoresse Sandra Leal, responsable du centre SportAltitude.
L’ouverture de ces salles au grand public fait office de petite révolution. Désormais plus besoin de s’appeler Tadesse Abraham pour pouvoir entrer dans une autre dimension sportive. Et il semblerait même que ce type de méthode puisse être utile aux moins entraînés. «Comme on expose son corps à un stress supplémentaire, il faut travailler moins de temps pour avoir le même résultat, confirme la doctoresse. Ce qui permet de diminuer le temps de charge sur les articulations et donc de se faire moins mal. Cela peut être particulièrement intéressant pour les personnes en surpoids.»

Dormir dans sa salle de sport

Mais attention, on ne devient pas superman après une séance. «Pour induire des effets significatifs, il faudra réaliser des sprints répétés en hypoxie trois fois par semaine pendant deux semaines, indique le docteur Raphaël Faiss, chercheur à l’Université de Lausanne.£
Et pour les plus motivés, le centre SportAltitude pourrait dans un avenir proche proposer aux clients de dormir sur place. «À partir de quatre à six heures passées au-delà de 3000 mètres d’altitude, le corps va commencer un processus d’acclimatation. Il augmente son taux de globules rouges en produisant de l’érythropoïétine (tristement connu dans le milieu du dopage sous le diminutif EPO)», explique Sandra Leal. Un processus qui pourrait être particulièrement intéressant pour les trekkeurs ou alpinistes s’apprêtant à partir en expédition. C’est le cas par exemple du nouveau maître des cimes, Kilian Jornet qui a utilisé ces méthodes avant de se lancer brillamment à l’assaut du Cho Oyu et de l’Everest l’année passée.
Alors à quand des salles hypoxiques dans tous les fitness de la place? S’il existe des enseignes de ce type aux États-Unis, à Londres ou encore à Aix-les-Bains, les différentes institutions genevoises interrogées ne semblent pas prêtes à se lancer dans l’aventure dans l’immédiat.
Seul Personal Trainer, situé non loin de l’hôpital, a fait le pari de l’hypoxie. Son fondateur, Frédéric Gazeau, est même précurseur en la matière puisqu’il utilise cette méthode depuis plus de vingt ans grâce à l’Altitrainer, une machine distillant de l’air modifié à travers un masque (lire encadré). «Je suis très content de voir que ces centres médicaux ouvrent des salles hypoxique, se réjouit ce docteur en sciences de la santé et du sport et ancien athlète avant d’ajouter: je pense néanmoins qu’ils sont courageux car il s’agit encore d’un marché de niche.»
Caroline Zumbach

 

«La montagne reste un milieu hostile»

Sauvetage

En quelques années, la thématique des entraînements en hypoxie est devenue incontournable dans le petit milieu de la médecine de montagne. Pourtant, la question du sauvetage et des accidents reste centrale. Grégoire Zen-Ruffinen, médecin répondant chez Air-Glaciers, évoquait les enjeux de son métier à l’occasion du Congrès international de médecine de montagne qui s’est tenu il y a trois semaines à Champéry.

Quelles sont les spécificités de la médecine de montagne?
Elle doit composer avec des éléments environnementaux et donc potentiellement hostiles. Lorsque l’on fait un sauvetage en altitude, on doit toujours prendre en compte le froid, la météo et souvent une accessibilité restreinte.

Ces conditions parfois difficiles créent-elles des liens spéciaux entre sauveteurs et blessés?
Effectivement, on se retrouve dans des situations ou l’on souffre tous. Parfois nous restons des heures accrochés à une paroi ou dans une crevasse avec un blessé alors forcément, ça crée des liens…

Quelles sont les causes principales d’intervention en Valais?
80% des interventions concernent des accidents dont une grande partie des skieurs et 20% des maladies, notamment des cas de mal aigu des montagnes. En 2000, nous effectuions 800 sauvetages par année, maintenant nous en sommes à 1400!

Comment expliquer cette augmentation?
Ces dernières années, la montagne s’est démocratisée. Il y a de plus en plus de gens qui s’y rendent pour faire du ski, mais également de la randonnée, de la marche, des raquettes. Bien que certains aient une condition physique hors norme, beaucoup ont une très mauvaise connaissance du terrain. Ils ont tendance à oublier que la montagne reste un milieu hostile qu’il faut apprendre à apprivoiser et il est essentiel de connaître certaines règles de base. Nous devons travailler encore et encore à sensibiliser les gens aux dangers de ce milieu.

Les Genevois s’apprêtent à partir en vacances. Quels conseils pouvez-vous leur donner?
Respectez les consignes, informez-vous sur les risques d’avalanches, soyez bien équipés en vous munissant notamment d’un DVA (détecteur de victimes d’avalanche) et d’une pelle-sonde, mais surtout, apprenez à vous en servir! Nous voyons de plus en plus de monde débarquer avec le matériel dernier cri, mais ils ne savent pas comment l’utiliser. Le pire, c’est qu’en se sentant bien équipés, ils sont en confiance et prennent encore plus de risques. C’est le même problème avec le téléphone portable. Les gens se disent: allez, j’essaye d’aller plus loin et si ça ne va pas j’appelle les secours. Ils se reposent sur la garantie qu’on viendra les chercher, et tout cela a un coût.
C.Z.B.

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