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«Si je pouvais mener ces recherches sans les macaques, je le ferais»

Dimanche, 11 février 2018

Polémique L‘expérimentation animale suscite le débat. Rencontre avec les scientifiques d’un laboratoire de l’Université de Fribourg, où vingt-trois singes font l’objet d’études sur le cerveau et la moelle épinière.

«M k-A» émet un étrange claquement de langue et tape sur sa chaise de primate. Les journalistes l’impressionnent. «C’est sa façon de vous montrer qu’elle est soumise», explique la chercheuse qui travaille avec elle. De sa main gantée, cette docteure en neurosciences lui tend des morceaux de fruits et du lait condensé pour tenter de la calmer. En vain: la femelle singe est trop stressée par son public inhabituel. Ce mercredi, elle ne saisira pas les bonbons à la banane posés devant elle, comme elle l’a souvent fait lors d’expériences passées. «On ne va pas insister, ma chérie», lui glisse la chercheuse.
«Mk-A»,13 ans et environ 6 kilos, est l’un des 23 macaques utilisés pour des expériences au département des neurosciences de l’Université de Fribourg. Avec ses congénères, elle est au cœur d’une polémique. Tout a commencé par la révélation que Volkswagen avait exposé des singes à des gaz d’échappement de moteurs diesel, en 2014 aux États-Unis. Dimanche dernier, le SonntagsBlick rappelait que des expériences sont aussi menées sur des primates non humains en Suisse, notamment dans les laboratoires des Universités de Zurich et de Fribourg. L’hebdomadaire décrivait en particulier une étude effectuée dans le centre romand. Cinq macaques vont recevoir des microdoses de cocaïne, pour tester un traitement contre la toxicomanie (lire la présentation de l’étude en page 14).

Pétition et initiative

La Ligue suisse contre l’expérimentation animale et pour les droits des animaux (LSCV) a dénoncé dans un communiqué l’Université de Fribourg, «coutumière d’expériences cruelles exécutées sur des primates». Elle a lancé mardi une pétition en ligne demandant l’arrêt immédiat des études prévoyant de mettre des singes sous cocaïne et la publication du protocole de recherche. Destinée au rectorat, au Grand Conseil et au Conseil d’État fribourgeois, elle était munie de plus de 10 000 signatures samedi. Le débat a aussi de quoi booster la récolte de paraphes en faveur de l’initiative lancée en octobre en Suisse alémanique et demandant l’interdiction de l’expérimentation animale et humaine.
Responsable de l’unité de recherche fribourgeoise depuis 2001, Éric Rouiller répond aux critiques en misant sur la transparence. Il nous accueille dans son bureau et nous fait visiter le laboratoire, dont les corridors en bois évoquent un complexe de l’ancien bloc de l’Est. Ici, un calendrier avec un macaque. Là, un orang-outan en peluche. Sur une table, des crânes et des cerveaux en plastique. L’animal est omniprésent. On le découvre en vrai derrière une porte fermée à clé. L’odeur ne laisse aucun doute sur les pensionnaires que l’on s’apprête à rencontrer. Derrière une vitre, une pièce avec un petit arbre, des jouets et des cages métalliques. Dans un coin, cinq macaques femelles. La plus curieuse s’approche et pose sur la vitre une main semblable à celle d’un nouveau-né. On se croirait au zoo. «Il y a plus de vingt ans, les animaux étaient dans des petites cages individuelles, précise Éric Rouiller. Depuis les années 2000, nous devons les héberger à plusieurs, dans une pièce d’au moins 15 mètres cubes pour un groupe de deux à cinq. En 2010, cette dimension requise par la loi est passée à 45 mètres cubes.»

Quarantaine en France

Ces animaux aiment être ensemble. La nuit, ils dorment les uns contre les autres et leur activité favorite est l’épouillage. «Mais les macaques se confrontent aussi beaucoup les uns aux autres. Les femelles sont plus pacifiques. Les mâles peuvent être agressifs.» Les singes proviennent principalement d’élevages mauriciens, mais aussi chinois, philippins ou vietnamiens. Ils arrivent après une quarantaine en France et une batterie de tests pour vérifier leur bonne santé.
À l’université, ils suivent chaque matin une «séance comportementale» d’une heure. Les animaux sont alors attirés vers une cage et, de là, vers une chaise de primate – une sorte de fauteuil roulant fermé d’où seules la tête et les mains dépassent. «Ils font ce déplacement d’eux-mêmes après un apprentissage d’environ trois mois.» Suivent divers exercices, en fonction des expériences menées.
Les macaques que nous voyons ici sont en phase d’acclimatation et d’apprentissage des tâches qu’ils devront exercer par la suite. Le centre conduit six projets de recherche, tous sur le cerveau et la moelle épinière. Le cortex cérébral de «MK-A», par exemple, a été volontairement endommagé. Une lésion a été pratiquée chirurgicalement sur 4 millimètres. Un neurotoxique y a été injecté, ce qui a provoqué une paralysie partielle d’une main. La plupart des interventions chirurgicales ont été menées sous anesthésie par un neurochirurgien. Le centre dispose en effet d’une salle d’opération, ressemblant à s’y méprendre à celles dédiées aux humains. Le but était de tester un traitement consistant à implanter autour de la lésion des cellules-souches provenant du malade lui-même, avec l’espoir de pouvoir aider un jour des personnes handicapées. Résultat? Les singes qui n’ont pas été traités avaient récupéré 30% à 50% de leur motricité après un mois. Et les autres 30 à 40% supplémentaires.

Euthanasiés pour la recherche

En cas de douleurs, les singes reçoivent des analgésiques. Le cerveau, précise Éric Rouiller, est insensible. La fin n’en est pas moins triste, puisque les animaux sont euthanasiés. En 2017, quatre ont subi ce sort à Fribourg. Éric Rouiller s’empresse d’ajouter: «Leurs autopsies nous permettent d’être plus précis dans l’interprétation des résultats. Si nous n’agissions pas ainsi, nous devrions utiliser davantage de cobayes.»
À ses côtés, une chercheuse avoue une «ambivalence» face à cette issue. «Je suis attachée à ces animaux, qui ont chacun leur personnalité et avec qui nous créons des liens de confiance. Nous sommes ici les plus respectueux possible de leur bien-être et conscients de ce que nous leur imposons. Il est difficile d’accepter leur sacrifice, mais soyons cohérents: nous sommes contents d’avoir des traitements en cas de maladie, et de pouvoir vivre le plus longtemps possible en bonne santé.»
Les tests sur les animaux constituent en somme le prix à payer. Par le passé, les expériences sur les primates ont notamment contribué au développement des vaccins contre la diphtérie ou la polio, des chimiothérapies et d’un traitement pour combattre le rejet après une greffe d’organe. Le singe reste aussi le modèle de base pour développer de nouveaux médicaments contre le sida. Les progrès technologiques ne permettraient-ils pas de s’en passer? «Si je pouvais faire autrement, je le ferais, répond Éric Rouiller. Nous ne pouvons pas reproduire une maladie de Parkinson dans une culture de cellules. Et les modèles informatiques ne permettent pas encore d’imiter des comportements résultant de connexions entre des millions de cellules.»
L’utilisation du singe resterait ainsi une étape incontournable dans les neurosciences ou dans la recherche contre les maladies transmissibles. Il donne l’exemple du virus Ebola. «Il y avait urgence à développer un vaccin. Dans un tel cas, le recours aux primates a permis d’aller plus vite qu’avec des souris, dont le système immunitaire est plus éloigné du nôtre.»

Cette proximité qui dérange

Pour Éric Rouiller, le singe demeure un maillon important entre les tests sur des petits animaux et les essais cliniques sur des humains. Dans ce débat, certains mettent l’homme au-dessus de tout. Au XVIIIe siècle, Emmanuel Kant considérait que l’animal n’avait ni droit ni devoir. Depuis, cette relation a changé et la génétique a montré à quel point nous sommes proches des autres espèces. Les antispécistes jugent que celles-ci sont toutes égales.
Éric Rouiller se positionne entre ces deux extrêmes, avec toutefois une priorité à l’homme. Ces questions, il assure se les poser tous les jours face à ses cobayes, et résume le paradoxe auquel il est confronté: «Nous avons besoin d’utiliser des animaux proches de nous. Mais cette proximité crée un dilemme.»
Âgé de 66 ans, le biologiste prendra sa retraite l’an prochain, après plus de trois décennies d’expérimentation animale. En trente ans, son regard a changé. Son métier aussi, avec l’apparition de règles plus strictes. Il rend d’ailleurs justice aux mouvements de protection des animaux, qui ont «éveillé les consciences». Pour illustrer cette évolution, il mentionne le fait que la recherche doit désormais répondre à la philosophie des «3R» – replace (remplacer par des substituts comme les cultures de cellules ou les modèles informatiques quand c’est possible), reduce (réduire le nombre d’animaux) et refine (réformer les méthodes pour diminuer les contraintes).
Des limites, Éric Rouiller en a aussi. Il insiste sur le fait qu’en Suisse comme en Europe, l’utilisation de grands singes est interdite. Vous ne verrez ni gorille, ni chimpanzé, ni bonobo, ni orang-outan dans les laboratoires. «Je ne pourrais pas travailler avec eux, ils sont trop proches de nous.»
Dans le choix des études qu’il mène, le biologiste privilégie aussi celles qui permettront de développer de nouvelles thérapies. Et puis, il s’est refusé à priver des animaux d’eau ou de nourriture, comme cela a pu se faire ailleurs. Quand on lui demande ce que serait un monde sans expérimentation animale, il conclut: «Il faudrait se dire que la médecine est suffisamment performante, qu’on va en rester là et que des maladies resteront incurables. C’est une question de choix.»
Caroline Zuercher

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