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Impardonnable (édito de La Lettre de l’AMGe de mars 2018)

Pyromane

M. Poggia, tel un pyromane récidiviste, a mis le feu aux poudres et déclenché une tempête médiatique. On peut se demander quelle mouche l’a piqué en ce lundi matin 29 janvier 2018. Au-delà du million évoqué – écho à une sortie médiatique quasi identique le 11 septembre 2016 dans le Matin Dimanche – l’affirmation que pour un médecin «si on ne gagne pas un million, alors on a raté sa carrière» porte le sceau de la honte et de la stigmatisation. Les médecins genevois gagnent 170’000.- par année (médiane du revenu AVS déclaré en 2015, chiffres fournis par la Fédération des Entreprises Romandes Genève) et ont déjà accepté sans broncher deux dévalorisations en vingt ans, sans autre indexation. Jeter l’opprobre sur une profession est simple lorsque l’on est un politicien, mais meurtrir l’autre est un choix. Les cicatrices restent visibles et cela à long terme. En tant que médecins, nous le savons fort bien.

Bouc émissaire

Entendre dans la même journée MM Poggia, Maillard et Berset s’en prendre l’un après l’autre au salaire des médecins et jeter en pâture la profession médicale à des journalistes affamés de sensationnel en oubliant rapidement le fond et la complexité du problème des coûts de la santé, n’est pas le fait du hasard. Il faut un coupable pour pallier l’absence de résultat politique: le médecin dans le rôle du bouc émissaire actuel. C’est la volonté étatique de mainmise totale sur le système de la santé qui meut ces politiciens en charge du dossier.  Concernant les deux magistrats romands, leur volonté d’une médecine purement étatique est criante. L’absence de respect de la loi appelée Nouveau financement hospitalier qui, depuis l’introduction des DRG, demande une véritable planification hospitalière où chaque acteur a sa place et où le patient a véritablement le choix de l’établissement de soins, est évidente. Nous l’avons déjà dit et écrit (La Lettre de l’AMGe de décembre 2014, Swiss DRG : l’esprit du législateur, Drs Lironi et Matter). C’est aussi la manne étatique, paiement directement versé par l’impôt (dont les prestations d’intérêt général), dans les hôpitaux publiques romands qui dans le même temps dérange alors que celle-ci a drastiquement chuté en Suisse allemande depuis l’introduction des DRG en 2012 (+43% dans le canton de Vaud entre 2010 et 2015 alors qu’à Berne, Zurich et Bâle la baisse était, pour les mêmes années, de 44% pour Berne et de 72% pour Zurich et une manne d’environ 900 millions de francs pour les institutions universitaires genevoises alors qu’elle était en 2015 cinq fois moins élevée pour Zurich). Le médecin libéral n’est qu’un empêcheur de tourner en rond qu’il faut serviliser. Les médecins sont difficiles à soumettre, mais restent un bouc émissaire de choix.

Faute professionnelle

La récente couverture de la Weltwoche (Weltwoche Nr. 08.18) est cinglante: «Bersets Kunstfehler» (la faute professionnelle d’Alain Berset). C’est en ces termes que le journal décrit l’introduction de la révision du tarif médical voulue par Alain Berset. Dans l’article, on peut y lire une communication interne du service juridique de l’Office fédéral de la santé publique datée du 11 septembre 2017 où il est écrit: «…. sauf la réserve générale que nous ne sommes pas en mesure d’évaluer substantiellement si les modifications prévues respectent l’exigence légale de conformité aux exigences de l’économie d’entreprise et permettent vraiment d’aboutir à une structure tarifaire plus appropriée.». Le passage en force du Conseiller fédéral malgré les réticences de ses juristes est évident. Le même Alain Berset qui lors du 19.30 de la RTS du 29 janvier 2018, au soir de la journée consacrée aux 38 mesures proposées par un panel d’experts pour juguler les coûts de la santé (Mesures visant à freiner la hausse des coûts dans l’assurance obligatoire des soins), confond (volontairement?) chiffre d’affaires, revenu net, assurance de base et complémentaires, LAMal et assurances privées, alors qu’il est économiste de formation, en charge du Département de l’Intérieur depuis 2012 et Président de la Confédération suisse montre sa farouche volonté de broyer du docteur. On jette le discrédit sur la profession médicale et on oublie que le rapport du groupe d’experts débute par: «La commission d’experts peine à comprendre pourquoi les réformes correspondantes traînent depuis tant d’années et ne voit pas comment qualifier la situation autrement que d’échec systématique». Edifiant.

Des solutions

Dans une société où le citoyen vit de plus en plus âgé, où il vit de mieux en mieux, où il est de plus en plus exigeant, où la coordination des soins est l’évidence, où l’innovation et le progrès médical sont constants, où les thérapies vont devenir de plus en plus onéreuses, nous ne pourrons échapper à un financement uniforme des soins entre l’ambulatoire et l’hospitalier, les économistes de la santé trancheront sur le pourcentage idéal. C’est le seul moyen de promouvoir la médecine et la chirurgie ambulatoire sans faire exploser les primes d’assurances maladie. L’autre moyen est le co-financement par l’Etat et les assureurs de secteurs entiers de l’ambulatoire comme le maintien à domicile, la coordination des soins ou tout secteur où les progrès médicaux sont véritables et bénéfiques. La participation des cliniques privées via les DRG est un exemple de coopération que l’Etat doit cesser de brider (politique de quotas). Il faut parallèlement que chaque acteur de la santé, hôpitaux publics, cliniques privées, médecins, pharmas, patients, cantons et industries, prenne et assume ses responsabilités afin d’optimaliser la prise en charge des patients. Enfin, la transparence doit être là pour tous, médecins y compris. Nous allons dans ce sens avec la récolte anonymisée des factures émises (boîte de réception AMGe des données) et des charges (étude ROKO). Posséder les chiffres réels, directement à la source, permet de démentir ce qui est dit ou écrit. Il est évident que nous ne pouvons accepter des tarifs qui ne couvrent pas nos charges comme l’ont si bien démontré nos collègues qui ont dit stop à certains gestes ambulatoires. C’est une décision politique qui a entraîné cette démarche du moratoire.

Ensemble, c’est fort

Le 2 février 2018, l’AMGe a organisé une conférence de presse où étaient présents les Présidents des groupes de gynécologie et obstétrique, d’orthopédie, de chirurgie de la main, de chirurgie générale et des Médecins de famille Genève. Nous avons montré aux médias notre unité. Cette unité du corps médical genevois sera encore plus forte au cours des prochaines semaines et nous démontrerons notre détermination et notre volonté de défendre une médecine de qualité, dans le respect de nos formations médicales et chirurgicales et nous lutterons contre toute forme de rationnement des soins à la population et contre tout budget global imposé. Car, n’en doutez pas, l’enjeu majeur est là: le transfert du politique vers les assureurs et les médecins, du rationnement annoncé des soins. Opération mains blanches pour nos politiciens sur le dos des assureurs, des médecins et de la population. Le peuple souverain saura dire NON devant les urnes s’il le faut.

Je termine mon propos par l’extrait d’un article consacré à notre collègue Denis Spahni, médecin généraliste, paru dans Le Temps il y a huit ans où il était écrit: «J’adore mon métier, bien qu’on veuille m’en lasser.» et plus loin: «Je suis convaincu que les politiciens se mentent à eux-mêmes et mentent aux citoyens quand ils affirment vouloir encore baisser le prix des prestations tout en maintenant la qualité.». Les temps n’ont pas changé.

Dr Michel Matter
Président de l’AMGe