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Privé d’Exit suite à un couac médico-juridique

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Vendredi, 13 avril 2018

Un fils accuse les institutions d’avoir empêché son père de mourir comme il le désirait

Didier Tribolet est triste et en colère. Son père Willy, 89 ans, voulait bénéficier de l’assistance au suicide. Tout avait été préparé dans les règles, avec Exit (association pour le droit de mourir dans la dignité) et son notaire. Mais la veille de la date de son «départ», des soignants de l’hôpital de Loëx – que Willy Tribolet vient de quitter – contacte le Dr Pierre Conne, député. Celui-ci appelle le procureur général. La machine médico-juridique s’enclenche et Exit est sommé de ne pas intervenir. Motif: suspicion de contrainte morale envers le patient. Ce dernier est choqué, sa famille aussi. Fragilisé suite à une chute, il est hospitalisé le 1er mars. Il décédera le 7, alors que le Tribunal de la protection des adultes vient de lever l’interdiction faite à Exit! «Mon père a été privé de la mort qu’il souhaitait à cause de dysfonctionnements majeurs au sein d’institutions genevoises», dénonce Didier Tribolet, qui songe à actionner la justice. «Nous ne pardonnerons pas», ajoute-t-il.

«Mon père a été privé de la mort qu’il souhaitait»

«On a ôté à mon père le droit de mourir dans la dignité, tel qu’il l’avait souhaité!» Décédé le 7 mars, Willy Tribolet (89 ans) n’a, en effet, pas pu bénéficier de l’assistance au suicide, à laquelle il s’était pourtant préparé. Un mois plus tard, son fils Didier ne s’en remet pas: «Je ressens beaucoup de tristesse, beaucoup de colère aussi.» C’est un homme élégant et calme, mais inconsolable, qui nous a raconté, jeudi, «la triste fin de vie de [son] cher papa, qui n’aura pas pu mourir comme il l’avait exprimé dans ses dernières volontés, en raison de dysfonctionnements majeurs au sein des institutions genevoises».
Le 20 février, soit la veille du jour où est programmée l’assistance au suicide, le Dr Pierre Conne, député PLR au Grand Conseil, dit «avoir été interpellé par du personnel de l’hôpital de Loëx, qui s’interroge sur la volonté réelle de cet homme». Il informe dans la foulée le procureur général Olivier Jornot. La procédure est bloquée. «La police nous a interdit d’agir, confirme Pierre Beck, vice-président d’Exit (Ndlr: association pour le droit de mourir dans la dignité) . Dès lors, malgré notre indignation, l’intérêt du patient dominant, nous avons accepté d’interrompre la procédure. Nous ne voulions, en outre, pas aggraver la douleur de la famille.» Or, le choc est terrible pour l’octogénaire qui, selon les mots de son fils, «perdra alors la capacité de discernement lui permettant de faire à nouveau appel à Exit». À bout, le malheureux est mort deux semaines plus tard.
L’histoire débute donc le mardi 20 février lorsque Willy Tribolet quitte l’hôpital de Loëx pour rentrer chez lui, en vue de son «départ» prévu le lendemain. «Cela faisait plus de trois semaines qu’il y séjournait, après une première hospitalisation aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). De multiples complications l’ont alors conduit à refuser tout nouveau traitement, sa volonté étant de partir désormais en paix, mais surtout dans la dignité», rapporte Didier Tribolet.
Tout avait été parfaitement préparé et programmé pour autoriser l’assistance au suicide, poursuit-il: «L’échéance avait été fixée, d’accord avec mon papa, au mercredi 21 février à 9 heures à son domicile de Bernex. Pour ce faire, il avait rencontré une accompagnatrice d’Exit et son notaire, qui avait pris acte de sa pleine conscience et sa volonté de quitter cette vie devenue pour lui insupportable.» Or ce matin-là, alors que Didier Tribolet et son épouse sont présents au domicile de leur aîné pour l’entourer avant son départ, l’accompagnatrice d’Exit arrive «la mine défaite et nous annonce que tout est remis en cause, au motif d’une suspicion d’abus de faiblesse et de contrainte morale envers le patient».Comment a-t-on pu en arriver à priver Willy Tribolet de son droit à quitter ce monde dignement, alors qu’il s’était conditionné depuis des semaines à cette échéance ultime? La veille, Pierre Conne a bel et bien été alerté. «J’ai été contacté par téléphone par une équipe médico-soignante de Loëx, rapporte le docteur. Totalement désespérées, ces personnes se sont tournées vers moi car l’une d’elles savait que j’avais des compétences sur cette thématique ( Ndlr: Pierre Conne préside la commission de la santé qui traite actuellement un projet de loi sur l’assistance au suicide). Si mes interlocuteurs ont pris cette initiative, c’est qu’ils avaient ressenti, durant le séjour de Monsieur Tribolet à Loëx, que ce dernier avait encore besoin de temps pour régler des problèmes personnels avant de partir.»
Ancien chef de service à l’hôpital de Loëx, le Dr Conne se retrouve soudain, malgré lui, «dépositaire d’une information inquiétante avec aucune qualité pour agir». En plus, il est tard en ce 20 février et la situation urge. Bien qu’il ne connaisse pas ce dossier, il décide d’informer le procureur général Jornot: «Je n’avais pas d’autre solution. J’aurais pu, certes, banaliser cette affaire, mais j’en étais incapable. Un problème de conscience. J’ai donc envoyé un message au procureur pour lui signaler ces faits, avec copie au Dr Pierre Beck d’Exit.» Contacté, le porte-parole du Ministère public, Henri Della Casa, n’a pas souhaité s’exprimer.

Imbroglio médico-juridique

Quoi qu’il en soit, suite à ce message, la machine administrative est enclenchée. C’en est dès lors fini de la possibilité de Willy Tribolet de mourir accompagné d’Exit! «Nous étions tous abasourdis par l’interdiction faite à l’accompagnatrice d’agir sous peine d’être inculpée pour homicide», regrette son fils. Et le voilà, au contraire, cité à comparaître avec son père devant le Tribunal de la protection des adultes, le vendredi 2 mars: «Très ébranlé par cet imbroglio médico-juridique, mon papa n’aura finalement pas eu à se présenter devant ce tribunal: une lourde chute survenue le 1er mars l’a conduit une fois de plus à l’hôpital, de la Tour cette fois-ci, pour une fracture du fémur.» Faible satisfaction, la présidente du tribunal rend un jugement «en faveur de mon papa, avec levée d’interdiction immédiate envers Exit».
Le sort en décidera autrement: «Mon père s’est finalement éteint dans la souffrance au soir du 7 mars, sans avoir pu quitter ce monde comme il l’avait souhaité. Il me manque terriblement. Et c’est en sa mémoire qu’il m’importe de dénoncer les agissements scandaleux d’un personnel médical incompétent et d’un député médecin imbu de pouvoir pour qu’ils ne se reproduisent pas à l’avenir.»

Rupture du secret médical?

Profondément meurtri, ce quinquagénaire songe à actionner la justice: «Je souhaite que toute la lumière soit faite et que les personnes impliquées dans cette affaire soient punies. Quid de l’imperméabilité des pouvoirs, notamment?» Comment enfin une telle information a-t-elle pu sortir d’un établissement des HUG, rompant ainsi le secret de fonction? «Après une enquête interne, nous ne sommes pas en mesure de confirmer ni d’infirmer cette donnée, répond Nicolas de Saussure, porte-parole des HUG. Mais, si une rupture du secret médical était avérée, cela serait regrettable et grave.»
Pour l’heure, ceux qui restent doivent apprendre à vivre avec un tel traumatisme: «Ma femme et mes trois enfants, ainsi que ma sœur et ma belle-mère, ont été profondément choqués par cette suite d’événements, relève Didier Tribolet. Nous ne pardonnerons pas.»
Laurence Bézaguet

 

En 2016, deux frères saisissent la justice

Quand un suicide assisté entre au Palais de Justice, c’est la garantie d’une affaire complexe et douloureuse. À Genève, le précédent date de 2016, quand deux frères genevois sont intervenus afin de bloquer la mort programmée du troisième membre de leur fratrie.
Durant près d’un mois, l’affaire a agité l’opinion, les tribunaux, les médias de la Suisse entière et une famille.
Tout débute en octobre quand les deux frères, âgés de 70 et 82 ans, saisissent le Tribunal civil genevois. Alors que leur grand frère leur annonce qu’il va se donner la mort, ils parviennent à obtenir des mesures superprovisionnelles (une interdiction urgente dans l’attente d’un jugement) qui interdisent à Exit, de manière temporaire, de prodiguer la potion létale. «Notre frère est en parfaite santé», soutiennent les deux Genevois. De son côté, Exit ne doute pas: «La décision a été prise en toute lucidité. La justice nous donnera raison», déclare sans détour le docteur Pierre Beck, vice-président d’Exit Suisse romande. Au milieu du conflit, l’octogénaire dit sa souffrance: «J’ai les handicaps dus à mon âge. Mais vous savez, je suis inconsolable d’avoir perdu une femme merveilleuse.» Il avait sollicité l’association d’aide au suicide en raison d’une «polypathologie invalidante liée au grand âge». Cette catégorie fait partie des critères de suicide volontaire acceptés par Exit depuis l’assouplissement de son règlement en 2014.
Mais la décision finale doit revenir à la justice. Le 24 octobre 2016, face à la Cour, les avocats se livrent une bataille d’arguments alors que les trois frères s’embrassent chaleureusement malgré leur différend. Au terme des débats, le Tribunal civil décide de renvoyer son jugement en raison de la complexité du cas.
L’affaire prendra fin au début du mois de novembre. Ce n’est pas la Cour qui a rendu son verdict, mais l’octogénaire qui a décidé de mettre fin à ses jours, seul, à son domicile.
Luca Di Stefano

 

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