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Le suicide assisté divise toujours

Samedi-dimanche, 14-15 avril 2018

L’éditorial

Nous vous avons raconté vendredi la poignante histoire d’un homme de 89 ans qui voulait mourir avec Exit et en a été empêché par une intervention de dernière minute. Tous les feux étaient pourtant au vert pour autoriser l’assistance au suicide. Un notaire avait notamment pris acte de la pleine conscience de l’octogénaire et de sa volonté de mettre fin à cette vie devenue pour lui insupportable.
Alors comment a-t-on pu priver Willy Tribolet de son droit à quitter ce monde dignement, alors qu’il s’était préparé depuis des semaines à cette échéance ultime? La faute à un coup de fil entre une équipe médico-soignante de Loëx, qui s’interroge sur la volonté réelle du malade, et un médecin qui, dans le doute, alerte le procureur général. Dès lors, tout est bloqué. Traumatisé, le malheureux s’est éteint dans la souffrance une quinzaine de jours plus tard. Son fils ne s’en remet pas et demande des comptes, estimant que des institutions genevoises ont dysfonctionné. À ce sujet, bien des questions demeurent, tant sur une éventuelle rupture du secret médical que concernant le flou qui entoure le mandat donné à la police pour intervenir. Pour l’heure, les Hôpitaux universitaires et le Ministère public bottent en touche.
Reste qu’un sujet aussi délicat au niveau éthique ne se réduit pas à une solution, avec de bons et de mauvais élèves. Afin d’éviter toutefois qu’un échec de ce type ne se reproduise et n’entraîne pareil drame, un vrai cadre doit être élaboré pour aider les soignants à accompagner cette démarche. On ne leur demande pas de cautionner le suicide assisté, mais d’être capables de s’ouvrir à une autre vision. Puisse un actuel projet de loi sur cette thématique donner des pistes pour améliorer leur formation.
Le sujet reste sensible dans l’opinion publique. Et cela même si l’on assiste à une autonomisation des gens dans leur choix de fin de vie. Hausse des suicides assistés à la clé. En Suisse romande, Exit a ainsi pratiqué 286 actes en 2017, contre 226 l’année précédente.
Laurence Bézaguet

Selon Exit, le personnel de Loëx a fait pression

Une soignante aurait incité un malade à renoncer au suicide assisté. Se pose également la question du secret médical

«Mon père a été privé de la mort qu’il souhaitait, selon ses dernières volontés», dénonçait Didier Tribolet dans notre édition de vendredi. Décédé le 7 mars, Willy Tribolet (89 ans) n’a, en effet, pas pu bénéficier de l’assistance au suicide, à laquelle il s’était pourtant préparé. «Le choc a été tel qu’il a perdu la capacité de discernement lui permettant de faire à nouveau appel à Exit (Ndlr: association pour le droit de mourir dans la dignité)», déplore son fils. Meurtri lui aussi, il envisage d’actionner la justice pour faire la lumière sur cette affaire. Ce quinquagénaire en veut notamment à Pierre Conne, «un député médecin imbu de pouvoir», selon ses mots, pour s’être mêlé d’un dossier qu’il ne connaissait pas.

Exit se montre compréhensif

Pour rappel, le 20 février, soit la veille du jour où est programmée l’assistance au suicide, le Dr Conne, député PLR au Grand Conseil, dit «avoir été interpellé par une équipe médico-soignante de l’Hôpital de Loëx, qui s’interroge sur la volonté réelle de cet homme (Ndlr: Willy Tribolet y a séjourné trois semaines)». Il informe dans la foulée le procureur général, Olivier Jornot. La procédure est bloquée. «Je n’avais pas d’autre solution, se défend le médecin. Un problème de conscience. Si c’était à refaire, je n’agirais pas différemment.»
Vice-président d’Exit, le Dr Pierre Beck comprend: «Face à l’urgence, il ne pouvait pas faire autrement. Dans le doute, Pierre Conne a agi de bonne foi, même si nous regrettons évidemment la triste issue de cette histoire.»
Mais que dire, en revanche, d’une information qui aurait filtré de Loëx? Peut-on parler de rupture du secret médical, régi par l’article 321 du droit pénal suisse? «S’agissant d’une affaire dont le procureur général a été saisi, nous ne sommes pas en mesure de la commenter», réagit Nicolas de Saussure, porte-parole des Hôpitaux universitaires de Genève.
D’une façon générale, sans se prononcer sur ce cas particulier, le médecin cantonal, Jacques-André Romand, note «qu’il existe une procédure d’urgence pour la levée du secret médical si l’information reçue par le médecin peut avoir des conséquences dangereuses. Dans ce cas, le président de la commission du lever du secret professionnel peut en urgence libérer le médecin. De plus, si un patient est dangereux pour lui-même et qu’un médecin constate qu’il n’a pas sa capacité de discernement, alors le patient peut être hospitalisé contre sa volonté.»
Pierre Beck espère, lui, que ce récent échec permettra d’améliorer les choses afin que cela ne se reproduise pas, «d’autant plus que M. Tribolet était très motivé». L’accompagnatrice d’Exit, qui devait assister l’octogénaire lors de son départ, abonde: «Il n’a jamais varié dans son discours. Nous avons fait une vidéo où il exprime clairement sa volonté.»
Celle-ci n’a jamais été ébranlée, affirme le duo d’Exit, «pas même quand une professionnelle de Loëx l’a mis sous pression pour qu’il renonce à se suicider, en évoquant des motifs religieux. Il s’en est plaint et cela a occasionné une altercation verbale entre le fils et l’équipe soignante. Visiblement, ces personnes ne sont pas préparées à de telles situations. Puisse le projet de loi sur l’assistance au suicide, actuellement à l’étude au Grand Conseil, permettre de pallier ces carences, tant dans les hôpitaux que dans les EMS.»

Ministère public muet

L’accompagnatrice recommande une meilleure formation du personnel soignant: «On y trouve de grandes différences culturelles, avec parfois des gens très croyants qui ne comprennent pas cette démarche. Nous respectons ces valeurs guidées par la religion, mais on peut aider ces professionnels à s’ouvrir à une autre vision, une autre perspective.»
L’affaire des deux frères genevois intervenus en 2016 afin de bloquer la mort programmée du troisième membre de leur fratrie a, en revanche, «permis au système judiciaire d’accélérer la prise en charge de tels dossiers, se félicitent les deux membres d’Exit. Dans le cas de la famille Tribolet, une tutelle a pu être mise en place en quinze jours et l’audience au Tribunal de la protection des adultes a confirmé que tous les feux étaient au vert pour procéder à l’acte du suicide assisté. Une attestation notariale très détaillée le confirme.»
Le Ministère public se montre moins réactif sur l’affaire en cours. «La police nous a interdit d’agir», nous indiquait jeudi Pierre Beck. Impossible pour l’heure de savoir qui lui a donné ce mandat… «Dans cette affaire, le Ministère public, compétent pour communiquer, ne fera pas de commentaires», répond son porte-parole, Henri Della Casa.
Laurence Bézaguet

 

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