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Les patients sont à nouveau les boucs émissaires de la santé

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  Mardi, 24 avril 2018

Des propositions veulent responsabiliser les citoyens face à la hausse des coûts. Sont-ils les vrais coupables?

Assurés, vous êtes la cible des autorités! «Par le passé, on tapait surtout sur les assureurs et les hôpitaux, note Jérôme Cosandey, futur directeur romand d’Avenir Suisse. Depuis le début de l’année, le débat s’est élargi. On s’en est pris aux médecins et désormais, les patients sont à nouveau au cœur du débat.» Plusieurs propositions avaient déjà été faites pour les responsabiliser. On se souvient que l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin voulait par exemple instaurer une taxe de consultation de 30 francs pour éviter qu’ils ne se rendent chez le médecin pour des broutilles. Des annonces récentes en appellent à nouveau à leur porte-monnaie et à leur responsabilité.

En début de semaine dernière, la directrice de l’assurance CSS lançait ainsi un pavé dans la mare en préconisant l’instauration d’une franchise minimale à 10 000 francs, afin de responsabiliser les assurés. Vendredi, la Commission de la santé du Conseil national adoptait un projet prévoyant qu’une personne choisissant une franchise élevée ne pourrait pas en changer durant trois ans. En mars, le Conseil fédéral avait déjà proposé d’augmenter la franchise minimale (300 francs) de 50 francs dès que les coûts dépassent un certain seuil.

«Plus facile»

Présidente de la section romande de la Fédération suisse des patients, Rebecca Ruiz dénonce des mesures qui visent les assurés. «Au parlement, j’ai vu peu d’attaques de la droite contre les médecins, les assureurs ou la pharma, s’exclame la conseillère nationale (PS/VD). C’est sans doute plus facile de s’en prendre aux patients, car ce sont ceux qui savent le moins se défendre. Les autres acteurs du système de santé ont des moyens et des relais puissants.»

Est-on en train de punir les acteurs les plus faibles du système? «On prend des mesures dans tous les domaines, pas uniquement contre les assurés», répond la conseillère nationale Ruth Humbel (PDC/AG). La vice-présidente de la commission de la santé du Conseil national mentionne les baisses des tarifs médicaux décidées par Alain Berset ou le contrôle du prix des médicaments.

L’Argovienne défend les propositions récentes du parlement et du Conseil fédéral. Primo, le montant de la franchise minimale n’a pas changé depuis 2004 alors que les primes ont augmenté de 50% durant la même période. Quant à l’obligation de contracter une franchise élevée pour trois ans, il s’agit d’éviter que des petits malins ne décident de revoir leur franchise à la baisse avant de planifier une intervention. «Si les gens agissent ainsi, ils ne sont pas solidaires avec les autres. L’important est que les personnes malades soient bien protégées, et c’est le cas car elles ne doivent pas débourser plus que la franchise et la quote-part de 700 francs.»

Le débat pose en tout cas une question intéressante: quelle est, et doit être, la responsabilité des patients? Pour mémoire, on estime que 20% des coûts de la santé pourraient être supprimés sans toucher à la qualité des prestations. La faute à une surconsommation, dont les assurés ne sont évidemment pas les seuls coupables. Mais ils ont aussi leur rôle à jouer, ce que tout le monde admet. Le rapport d’experts commandé par la Confédération et publié fin octobre mentionne d’ailleurs l’importance de renforcer leur degré d’information et leurs compétences. Il s’agit d’une part qu’ils prennent davantage soin de leur santé et d’autre part qu’ils développent un regard plus critique face à la consommation de prestations.

Patients peu regardants

Jérôme Cosandey donne plusieurs exemples. «Quand une personne va chez le médecin, elle lui demande des soins. Un généraliste peut raisonner son patient une ou deux fois, mais il a aussi une dépendance financière qui risque de le pousser à aller dans son sens.» Il évoque les assurés qui doivent obtenir un bon de délégation de leur généraliste avant d’aller chez un spécialiste, mais le font en réalité après avoir pris rendez-vous. Sans oublier les urgences des grands établissements, prises d’assaut le dimanche parce que cette solution est plus simple que d’attendre le lundi. «Or, c’est clairement plus cher puisqu’on utilise les infrastructures d’un hôpital de pointe.»

Si cet expert veut responsabiliser les patients, il n’est en revanche pas convaincu par l’idée d’obliger ceux qui choisissent une franchise élevée à la garder durant trois ans. «Les assureurs devraient avoir la possibilité de proposer un tel modèle, avec des avantages financiers. Mais une obligation de passer un tel contrat va avoir un effet contre-productif. Les assurés auront peur de prendre un trop grand risque et vont se rabattre sur des franchises plus basses.»

Heinz Locher, économiste de la santé, relativise pour sa part le rôle que les patients peuvent jouer. «On cherche l’ennemi là où il n’existe pas. Une partie de la population pourrait améliorer son comportement, mais les citoyens ont peu de possibilités d’influer sur les coûts et il ne faut pas les pénaliser.» Quant à Félix Schneuwly, expert du site comparis.ch, il met en garde contre le risque inverse: «Certaines personnes se rendent trop chez le médecin. Mais d’autres y renoncent pour des raisons financières. Il faut donc trouver des solutions à ces deux problèmes.»

Des solutions moins douloureuses

Comment responsabiliser les patients et éviter du même coup la surconsommation? Plusieurs pistes sont évoquées. En voici quelques-unes.

– Suivre les directives des associations médicales Pour Felix Schneuwly, du site comparis.ch, la solution passe avant tout par les assureurs. «On pourrait imaginer qu’ils doivent contrôler que les médecins respectent les directives des associations médicales dans les examens et les traitements qu’ils prescrivent.»

– Conseiller les patients Dans un papier de position publié en février, Avenir Suisse propose un modèle dans lequel les caisses maladie conseilleraient leurs patients avant une intervention. Ceux-ci pourraient être récompensés par un avoir crédité ou des primes moins élevées si, à qualité égale, leur choix permet des économies. «L’assureur n’aurait plus seulement un rôle d’arbitre qui décide ce qu’il va rembourser ou pas, explique Jérôme Cosandey. Il devrait aussi aiguiller le patient, qui aurait ainsi la possibilité de faire un choix éduqué, basé sur des critères économiques et qualitatifs.»

– Limiter l’accès aux urgences Le PDC a lancé ce week-end une initiative visant à introduire un frein aux dépenses, avec la nécessité de prendre des mesures si les coûts augmentent trop. «Dans cette logique, la responsabilité pèse sur tous les acteurs, explique Bertrand Buchs, président de la section genevoise. L’idée est qu’ils cherchent ensemble des solutions.» Le Genevois, qui est rhumatologue, donne deux exemples: «On pourrait exiger des personnes qui vont à l’hôpital qu’elles prennent d’abord contact avec leur médecin traitant, sauf s’il y a réelle urgence. Ou encore établir un concordat pour mieux répartir les médecins spécialistes entre les cantons.»

Caroline Zuercher

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