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Comment le CHUV Soigne l’âme

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Samedi 16 Juin, 2018

Les aumôniers catholiques et réformés de l’hôpital lausannois sont à disposition des patients depuis plus de 20 ans. Portrait à quelques jours de la visite du pape.

Le pape François vient jeudi prochain à Genève pour rencontrer le Conseil œcuménique des Églises. L’occasion de se pencher sur le rôle de l’action des prêtres et des pasteurs au sein du CHUV.
Un drame humanitaire, celui du sida qui débute en 1982, a rapproché les deux aumôneries protestante et catholique, qui avaient jusqu’alors une mission classique de «paroisse» dans l’hôpital lausannois. Le décès très rapide de dizaines de jeunes hommes et femmes a été l’un des moteurs de la collaboration étroite entre les aumôneries réformée et catholique. Des infirmières, des amis de jeunes malades révoltés par la perspective de mourir prématurément ont cherché un soutien spirituel auprès de pasteurs et de prêtres. Quelques-uns ont répondu à l’appel et mis, face à ces fins de vie, leurs recettes confessionnelles au second plan, tenant compte de l’évolution de la société, de plus en plus laïque.
Comme l’exprime bien le pasteur Daniel Pétremand, accompagnant spirituel au CHUV depuis 1997, «l’essentiel, que l’on soit aumônier catholique ou protestant, c’est d’accompagner le malade dans ses souffrances, ses révoltes et ses ressources. Nous voulons l’aider à exprimer sa vision spirituelle, à retrouver des forces et une paix intérieure.» L’aumônier réformé se réfère à Jésus s’adressant à un sourd-muet: Ouvre-toi. Autrement dit, il ne s’impose pas, il apporte un soutien dans le dialogue.
«Aujourd’hui, on ne peut parler de spiritualité à un patient sans humanité, et inversement. Avec des parents en train de voir partir leur enfant, on n’a parfois pas grand-chose à dire; seulement à être là, avec compassion.» Daniel Pétremand confie que cette mission au CHUV l’a transformé: «Il s’agit moins de dire une Parole que de refléter la bienveillance du Créateur.»

Une seule aumônerie

Le tournant du siècle a marqué un changement structurel. Dès 2000, aumôniers catholiques et réformés organisent ensemble les gardes au CHUV; des colloques communs ont eu lieu régulièrement et, petit à petit, chaque aumônerie avait de moins en moins de questions spécifiques à discuter. Daniel Pétremand précise: «Nous avons appris à nous faire confiance. Nos racines communes, notre identité chrétienne sont devenues prioritaires dans le dialogue avec des patients aux spiritualités très diverses, parfois sans lien direct avec une religion.» Au lieu d’aller dans chaque service, les aumôniers réformés et catholiques se sont réparti les étages – pédiatrie, chirurgie, oncologie, gériatrie, etc. À un accompagnant spirituel catholique, l’étage abritant les opérés orthopédiques, à son confrère protestant, celui des soins palliatifs. Et pour tous, la nécessité au préalable d’établir un lien régulier avec l’équipe de soignants de chaque étage. Médecins et infirmières, à l’écoute de leurs malades, pourront aussi indiquer les personnes pour lesquelles un accompagnant spirituel paraît être important.
«Nos entretiens quotidiens avec les soignants sont marqués par un très grand respect entre personnes aux engagements très différents, observe l’abbé Dominique Jeannerat, depuis six ans au CHUV. Il y a dans l’accompagnement spirituel une bonne entente et un partage de responsabilités. Ce n’est pas si évident dans un hôpital qui demeure un lieu de souffrance et de stress.»
Comme ses consœurs et confrères de l’aumônerie, le prêtre se met à disposition de tous les patients. «Nous rejoignons tous ceux qui le demandent, en tenant compte de leur spiritualité», observe-t-il. «Les personnes rencontrées sont marquées par des références religieuses souvent détachées du christianisme. Ce qui fait qu’il peut n’y avoir qu’une quinzaine de malades à la célébration du dimanche au CHUV.»
Un constat qui s’explique par l’affaiblissement du rôle de la religion dans la société. C’est pourquoi la visite du pape au Conseil œcuménique des Églises tombe à pic. Elle marque la reconnaissance de spiritualités partagées avec des acteurs aux accents très divers.

«Soigner de façon globale, pas seulement biomédicale»

Langage commun. La recherche médicale montre depuis longtemps l’importance de la dimension spirituelle dans la prise en charge globale des patients. C’est pourquoi l’hôpital universitaire est également un lieu de définition de la collaboration entre médecins et accompagnants spirituels.
Coresponsable de la chaire universitaire de soins palliatifs gériatriques et membre du Conseil scientifique de la Plateforme MS3 (médecine-spiritualité-soins et société), la docteure Eve Rubli Truchard explique son objectif: «Il s’agit de soigner le malade de façon globale et pas seulement biomédicale; et pour cela le médecin doit se faire aider par d’autres acteurs professionnels, dont les aumôniers.» La gériatre ajoute: «Nous apprenons à travailler ensemble et à nous parler avec des mots compréhensibles pour les uns et les autres. Le développement de ce langage commun influence nos pratiques médicales, notre manière de parler au patient et aussi de le soigner.»
Pour le théologien Etienne Rochat-Meylan, responsable de la Plateforme MS3, les accompagnants spirituels sont appelés à devenir des intervenants encore plus intégrés dans le CHUV, au même titre que les autres spécialistes. Cela n’entame-t-il pas le rôle des aumôniers? «Effectivement, cette vision transforme le rôle de l’aumônier». La gériatre insiste: «Le projet thérapeutique se construit avec une équipe interdisciplinaire où l’aumônier doit être partie prenante.»

Jean-Brice Willemin

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