< | >

Le sang d’un rescapé d’Ebola comme remède

Vendredi 7 septembre , 2018

Des anticorps isolés à partir du sang d’un patient guéri en 1995 sont au cœur d’un traitement expérimental à l’essai au Nord-Kivu, en République démocratique du Congo, où sévit actuellement une épidémie. Dans cette zone de guerre, tester scientifiquement une nouvelle thérapie relève du défi.

 

Alors que l’épidémie de maladie à virus Ebola dans le nord de la République démocratique du Congo (RDC) s’approche de la centaine de victimes, cinq traitements expérimentaux sont administrés aux personnes malades ou en passe de l’être. Parmi ces molécules candidates, le mAb114 a une histoire qui remonte à l’épidémie de 1995 dans ce même pays, qui s’appelait encore Zaïre.
Cette année-là, un homme attira l’attention des médecins. Surnommé Sujet 1 et domicilié à Kikwit dans le sud-ouest du pays, il parvint à combattre la maladie seul ou presque. Après avoir affronté de terribles fièvres pendant plusieurs semaines, il finit par se rétablir et s’occupa d’autres malades. Vingt ans plus tard, le sang du Sujet 1 est au centre de travaux scientifiques qui ont débuté en Suisse et aboutiront peut-être à l’élaboration d’un nouveau traitement, le mAb114.
En survivant sans traitement à cette maladie mortelle, le Sujet 1 a produit dans son sang des anticorps dirigés contre le virus Ebola. Onze ans plus tard, en 2016, une équipe internationale menée par Davide Corti, de l’Université de Suisse italienne à Bellinzone, a obtenu l’autorisation de prélever le précieux fluide du Sujet 1. Le biologiste expliqua la même année dans la revue Science avoir purifié les anticorps de cet échantillon. Ainsi armés des anticorps anti-Ebola du Sujet 1, les scientifiques parvinrent à sauver la vie de trois macaques infectés par le virus.

Cocktail moléculaire

Depuis mai, le mAb114, dont le développement réunit notamment l’Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses et Humabs BioMed, entreprise de biotechnologies sise à Bellinzone, est testé chez l’être humain aux Etats-Unis dans le cadre d’essais cliniques de phase 1. Ces essais menés auprès d’une vingtaine de volontaires sains devront déterminer l’innocuité de la molécule, son seuil de tolérance ainsi que ses éventuels effets indésirables.
Le mAb114 n’est pas un vaccin à proprement parler, mais un cocktail moléculaire contenant l’anticorps éponyme. Il se fixe sur une glycoprotéine à la surface de la coque protéique du virus Ebola avec une affinité particulièrement efficace puisqu’elle serait de 25% supérieure à celle de l’autre principal traitement curatif à l’étude, le ZMapp.
Autre avantage par rapport au ZMapp, «le mAb114 est administré en dose unique alors que le ZMapp est un un cocktail de 3 anticorps monoclonaux qu’il faut injecter plusieurs fois par jour pendant plusieurs jours dans l’organisme, précise Eric D’Ortenzio, coordinateur scientifique de, REACTing- Inserm, consortium multidisciplinaire de recherche sur les maladies infectieuses émergentes. En outre, il peut être conditionné et envoyé lyophilisé et ne nécessite pas une chaîne de froid aussi stricte que pour le ZMapp ou le vaccin expérimental.»

Usage compassionnel

En parallèle des essais cliniques, une centaine de doses du mAb114 ont été envoyées en RDC pour un usage dit compassionnel, c’est-à-dire sans visée expérimentale ni mise sur le marché. Fin août, 13 personnes avaient reçu ce médicament. Deux ont été guéries.
Outre le mAb114, quatre autres traitements expérimentaux ont été approuvés pour usage compassionnel dans les centres de traitement d’Ebola. Fin août, trois patients avaient ainsi bénéficié du Remdesivir, un médicament antiviral développé par le laboratoire Gilead Sciences. Les autres candidats – le Favipiravir, le REGN-EB3 et le ZMapp – font l’objet de discussions préalables entre les parties prenantes et le Ministère de la santé de RDC afin de baliser leur usage. Enfin, en parallèle de ces traitements curatifs coexistent deux vaccins préventifs, le rVSV-ZEBOV et le Ad26.ZEBOV.
Impossible de dire pour l’heure si un de ces candidats se détache des autres. «Si le ZMapp et le Remdesivir ont de meilleures indications de sécurité et d’efficacité, ils sont également les plus complexes à administrer et font l’objet d’un lourd suivi. Lorsqu’il s’avère impossible pour le personnel clinique d’administrer l’un de ces deux médicaments, le mAb114 est le choix suivant sur la liste», précise Annick Antierens, du département médical de MSF à Bruxelles.

La réalité du terrain, un frein

Pour en avoir le cœur net, il faudra des essais comparatifs. Or ceux-ci nécessitent que les patients soient répartis aléatoirement dans des groupes correspondant chacun à une thérapie. Mais la réalité du terrain complique la donne. La province du Nord-Kivu est en guerre, avec d’importants mouvements de population. Et obtenir toutes les autorisations nécessaires pour mettre en œuvre des essais en bonne et due forme prend du temps, si bien que les épidémies s’éteignent souvent avant que de tels essais n’aient pu démarrer.
Si les nouveaux cas se raréfient en RDC, comme cela semble se confirmer ces derniers jours, alors il faudra sans doute attendre la prochaine épidémie pour mener un essai comparatif. Et ainsi, peut-être, disposer d’un traitement sûr et efficace.

< Retour à la liste