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Le couple dirigeant risque la prison avec sursis

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  Vendredi 28 septembre, 2018

Les accusés ont vendu un anticancéreux périmé. Devant les juges, Swissmedic décrit une fraude méticuleuse.

Elle a une silhouette menue et des cheveux bruns coupés court. Il est plutôt poivre et sel et de carrure imposante. Ils ont été un couple et ont géré ensemble une entreprise pharmaceutique à Martigny, la baptisant de leurs deux noms entrelacés: Alkopharma. Hier, ils ont fait face à la justice, devant le Tribunal cantonal valaisan, et se sont exprimés publiquement pour la première fois sur le scandale qui a conduit à la fermeture de leur société.
Aucun des deux ne nie les faits. Ils ont bien commis une «erreur» en falsifiant les dates de péremption de centaines de milliers de flacons d’un anticancéreux surtout utilisé en pédiatrie et vendu dans de nombreux pays, dont la Suisse. Elle était responsable de la chaîne de production tandis qu’il était le directeur de la société. En juin 2016, tous deux avaient déjà été condamnés à des peines pécuniaires avec sursis par le Tribunal de district de Martigny – Saint-Maurice. Swissmedic, l’autorité de surveillance des médicaments, avait fait appel de la sentence jugée trop clémente. «Premièrement, le nombre de lots falsifiés est incorrect puisque, sans justification, le Tribunal de Martigny en a retenu 3 au lieu de 7, a expliqué l’autorité hier. Deuxièmement, il n’a pas reconnu la mise en danger concrète de la santé des patients. Et troisièmement, il a totalement sous-estimé le rôle du directeur de la société condamné pour négligence.»

«Des pressions des labos»

L’accusée avait souvent refusé de répondre aux questions des enquêteurs. Hier, devant la justice et les médias, elle a parlé un peu. Mais à la plupart des questions clés posées par le président du tribunal, Jean-Pierre Derivaz, elle a répondu ne pas se souvenir. Pour expliquer ses actes, elle évoque la pénurie de traitement pour les patients et des pressions exercées par les laboratoires. Interrogée sur la conscience de la gravité de son geste, elle s’effondre. «Si vous voulez me tirer une balle faites-le, sinon c’est moi qui le ferai. Ma vie est totalement bousillée, a-t-elle dit en fondant en larmes. Je peux présenter des excuses à tout le monde, ça ne changera rien.» Elle n’a pas prononcé un mot au sujet des patients qui, en France et en Suisse, ont reçu des médicaments sous-dosés pour soigner leur cancer. C’est son avocat qui le fera pour elle. Swissmedic a vigoureusement contesté cette posture décrivant une femme froide et professionnelle qui a usé de ses compétences pour méticuleusement mettre sur pied la falsification de 130 000 fioles de médicaments durant plusieurs années. «S’il y a eu une pression exercée sur elle, c’est celle de maintenir son niveau de vie de l’époque», accuse Matthias Stacchetti, directeur de la division des affaires pénales chez Swissmedic. La responsable était payée jusqu’à 20 000 francs par mois au moment des faits, «un salaire bien au-dessus de la moyenne de la branche. Sa dépendance financière est égale au désarroi dont elle vient de faire preuve devant la Cour. Il n’y a eu aucun motif altruiste à ses actes», conclut-il en recommandant de retenir l’infraction par métier à son encontre.
L’autorité s’est ensuite penchée sur le rôle du directeur d’Alkopharma. «Les éléments à disposition montrent que l’accusé avait connaissance de la stratégie de sa compagne. Cela relève de l’intention pure et simple et non de la négligence comme l’a estimé le premier jugement», dit Matthias Stacchetti. Il cite quatre e-mails. L’un d’eux, envoyé par sa compagne à 3 heures du matin, lui demande de vérifier la date de péremption d’un lot. «Pourquoi poser une telle question alors que les lots sont livrés par le fournisseur avec l’indication de la date de péremption?» demande Matthias Stacchetti. «La gravité des actes – que nous qualifions d’extrême – et la lourdeur de la responsabilité sont les mêmes pour les deux accusés», a-t-il dit en demandant une peine de 18 mois de prison avec sursis de 3 ans assortie d’une amende pour tous les deux.
Silencieux jusque-là, l’ancien directeur d’Alkopharma a fini par se lever pour prendre la parole. D’abord avec lenteur et hésitation. «Nous avons commis une faute mais était-elle à la hauteur du fait de perdre notre entreprise?» a-t-il demandé. Son ton s’affirme au fil des phrases. Il décrit son ancien groupe actif dans une vingtaine de pays et ses quelque 500 employés. «L’agence française de surveillance des médicaments a conduit une étude statistique sur les patients ayant reçu du Thiotépa périmé et aucun n’en a souffert. […] La France ne nous poursuit d’ailleurs pas pour mise en danger de la santé.» Il revient sur ce qu’il disait déjà à l’ouverture de l’enquête de Swissmedic en 2011: tout cela est lié à la volonté d’un autre laboratoire de détruire Alkopharma dans le cadre d’une guerre commerciale. «On ne sait pas toute la vérité. Elle se cache encore dans les 35 classeurs d’enquête de Swissmedic. Il serait bien qu’un jour on puisse la révéler publiquement.»

«Pas de victimes»

Pour les deux avocats de la défense non plus, il n’est pas question de retenir la mise en danger de la santé. Ils s’appuient sur l’absence de preuves d’un lien de causalité entre la prise d’un médicament sous-dosé et l’évolution négative du cancer. «Il n’y a pas de victimes, pas de plaignants», a souligné Gaspard Couchepin, avocat de l’accusée. Les deux défenseurs ont aussi attaqué Swissmedic en l’accusant d’avoir conduit une enquête de cinq ans dans une totale disproportion par rapport aux faits.
«Swissmedic essaie aujourd’hui de sauver son honneur mais elle ne croit pas elle-même à ce qu’elle affirme», a poursuivi Gaspard Couchepin. «Et puis 86% d’efficacité d’un médicament, c’est toujours mieux que pas de médicament du tout», a-t-il ajouté. «Je vous laisse évaluer le cynisme de cette réponse», lui a rétorqué Swissmedic. Le jugement sera prononcé dans les semaines qui viennent.

Marie Parvex

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