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Les délires d’une femme irresponsable

  Mardi 2 octobre, 2018

Le Tribunal correctionnel a opté pour un traitement ambulatoire. La prévenue envoyait des menaces et insultes à ses cibles.

Ce fut un procès expéditif, sans la prévenue, une femme de 51 ans, sans les nombreuses parties plaignantes, dispensées de comparaître, et sans témoins. L’affaire jugée par le Tribunal correctionnel lundi matin n’en demeurait pas moins complexe. Elle s’étend sur plusieurs années et dans des centaines de messages injurieux, menaçants, souvent loufoques, envoyés à des destinataires choisis sans logique apparente.
Appelons-la Édith. Aujourd’hui quinquagénaire, la femme est hospitalisée une première fois en 1996 pour une décompensation psychotique. «Elle a perdu son mari, puis son compagnon et sa raison», lance le procureur Julien Maillefer dans sa plaidoirie. Cette «détresse humaine et sociale» contribuera à l’apparition d’un trouble que les experts qualifient de «socioaffectif de type maniaque».
En 2006, Édith se trouve au cœur d’une première procédure pénale. Elle recommence à partir de 2012. Prise d’idées de persécutions et de délires mystiques, elle laisse des dizaines de messages vocaux et écrits – fax, SMS, cartes postales et même lettres de condoléances — à des destinataires qui semblent choisis au hasard.
Parmi les récipiendaires, des médecins. «Si tu ne viens pas voir où j’habite et qui sont mes voisins, je te fais exécuter», écrit-elle à l’un d’eux. Sa psychose la mènera jusqu’à enregistrer des injures sur les répondeurs de la sœur et des parents du médecin.

L’Université et une régie

Des avocats et des personnalités publiques font également partie des plaignants. L’un d’eux est qualifié de «vieux pédophile, faux avocat, voleur et clone, usurpateur d’œuvres, faux noble et cinglé, analphabète et singe d’humain». À une régie de la place, elle fait parvenir d’autres missives délirantes et menace de décapiter les employés si des biens immobiliers ne lui sont pas restitués. Bien sûr, aucune maison citée ne lui a jamais appartenu. Quant à certains employés de l’Université de Genève, ils sont traités de «golofs» (sic), menacés de pendaison ou d’«attaque à la bombe». Enfin, Édith signe ses messages de son nom, mais elle le complète d’un alias, tantôt Sainte, Voltaire ou Son Altesse Royale de Grèce.
Dans de nombreux cas, les destinataires vivent mal ces menaces insistantes et répétées. Au sein de la régie, un climat pesant s’installe. L’un des médecins parle d’angoisse, de qualité de vie déteriorée pour lui et ses proches.
Si l’audience du Tribunal correctionnel a été brève, c’est que l’ensemble des parties étaient d’accord sur un point: la prévenue est totalement irresponsable. De ce fait, aucune peine ne peut lui être infligée, même s’il ne fait aucun doute qu’elle est bien l’auteure des menaces (d’ailleurs, on reconnaît clairement sa voix dans ses messages audio).
L’enjeu pour le Tribunal correctionnel consistait alors à définir la prise en charge adaptée à cette femme dérangée. En somme, il s’agit de faire en sorte que ces courriers et messages vocaux cessent, «d’éviter une nouvelle récidive», appuie le procureur qui, tout au long de la procédure, n’a pas été épargné par Édith. Près de 300 messages, «tantôt menaçants, tantôt injurieux, tantôt calomnieux et délirants», tous adressés au Ministère public.

«Fragilité pas rassurante»

C’est sur le traitement à administrer à Édith que les avis divergent entre la défense et le Ministère public. Pour ce dernier, le traitement ambulatoire médicamenteux actuel n’est pas suffisant. Les faits, couplés à la vingtaine d’hospitalisations subies par la prévenue, convainquent le procureur Julien Maillefer de la nécessité d’un traitement en hôpital psychiatrique. «Aujourd’hui, nous avons une chance de prendre les mesures nécessaires», dit-il. Sa suggestion: une prise en charge en milieu hospitalier ouvert qui pourra être converti en traitement ambulatoire «quand la situation le permettra». Les avocats des parties plaignantes abondent. Ils soulignent «la fragilité pas rassurante» de cette femme et le fait que les mesures actuelles n’ont pas empêché les infractions. Mais voilà, la prévenue s’oppose fermement à un traitement plus lourd, fait savoir son avocat, Me Michael Anders. Et l’expertise psychiatrique préconise précisément de poursuivre un traitement ambulatoire. «Certaines parties plaignantes ont retiré leur plainte en cours de procédure, ajoute l’avocat de la défense. D’autres ont demandé qu’il n’y ait pas d’acharnement.»
Après s’être retirés pour délibérer, les trois juges suivent ce raisonnement. Ou plutôt, ils se fient à l’expertise psychiatrique et évitent l’internement en hôpital psychiatrique pour Édith. «Son traitement dure depuis des lustres, elle le suit avec rigueur», fait savoir Me Michael Anders. Comment se porte-t-elle aujourd’hui? «Elle est actuellement sans trouble du comportement et stable.»

Luca Di Stefano

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